Frontière

Après 2 semaines d’acclimatation dans l’état de Jalisco (bien nécessaires pour s’adapter aux conditions météo et surtout culturelles très différentes du Canada), nous démarrons véritablement notre traversée du Mexique à Tijuana, ville-frontière entre les USA et le Mexique où les cultures latines et nord-américaines s’entremêlent de part et d’autre du mur.

Si aujourd’hui la frontière passe entre Tijuana et San Diego, il n’en a pas toujours été ainsi. Les toponymes à consonance hispanique (San Diego, Los Angeles, San Francisco, Colorado… pour ne citer que les plus connus) côté américain ne trompent pas : jusqu’en 1848, le Mexique englobait une grande partie de l’ouest actuel des Etats-Unis, de la Californie au Texas et jusqu’au Wyoming au nord. Si ces états ont conservé une population et une culture d’origine hispanique depuis le milieu du 19e siècle, l’influence anglo-saxonne est bien présente également côté Mexicain. On la retrouve dans la façon de s’habiller (casquettes, vêtements amples, tatouages), de parler (le spanglish, mélange d’anglais et d’espagnol), de consommer (énormes pickup, tacos king size, bières light…). La proximité des USA se ressent partout, et marque la vie de toutes les personnes que nous avons rencontrées.

Make America Mexico again !

Le mur

Le monument le plus célèbre de Tijuana, c’est certainement le mur qui impose brutalement dans le paysage la frontière avec les Etats-Unis. Le mur s’arrête à la plage de Tijuana, où il plonge dans la mer. Cet endroit a une atmosphère presque magique. Le mur n’est pas continu : des vides y sont laissés, suffisamment étroits pour qu’un humain ne puissent passer, mais suffisamment grands pour de petits animaux. De l’autre côté du mur, c’est une zone naturelle préservée, une grande plage déserte seulement peuplée d’oiseaux. Pratique pour repérer les humains qui tenteraient de passer. Je regarde à travers le mur et la sensation est incroyable : voir cet endroit naturel et idyllique de l’autre, côté, à quelques mètres. Cette grande plage, le grondement des vagues et les pélicans qui surfent sur les rouleaux. Le soleil qui commence à descendre au dessus du Pacifique, la lumière parfaite d’une fin d’après-midi d’hiver. Et moi derrière ce mur, au milieu d’une foule de gens qui comme moi regardent de l’autre côté, et qui comme moi n’ont qu’une envie : passer de l’autre côté et être sur cette plage déserte, qui nous attire de façon presque magnétique.

Soudain, quelque chose entre dans mon champ de vision. Il y a un type qui court sur cette plage ! Il court vers San Diego, qu’on aperçoit au loin. Il court sans s’arrêter. Il enlève sa veste, son t-shirt sans s’arrêter de courir. À côté de moi se tient un homme en béquilles avec un ballon au pied, footballeur unijambiste. Il se tourne vers moi, le visage rayonnant comme si son équipe venait de gagner la coupe du monde.

« Il est passé ! Il est passé ! »

Un autre bonhomme arrive, un grand maigre à casquette de rappeur, t-shirt flottant et petite moustache de chicano. Le style typique de la région.

« Hey ! Hey ! Arrêtez de regarder de l’autre côté, vous allez attirer l’attention. Hey ! Laissez le vivre son destin ! »

« Tu dis n’importe quoi, il y a toujours des gens qui regardent de l’autre côté ! »

« Il est passé ! Il est passé !  Vous le voyez encore ? Il est loin ! C’est une patrouille qui arrive là-bas ? Vous croyez qu’il y va y arriver ? »

Le coureur n’est plus qu’un petit point à l’horizon, puis disparaît. Le footballeur unijambiste rejoint ses équipiers en courant sur ses béquilles. Les puestos continuent de servir des clamatos, des tejuinos et du maïs grillé, et les bandas jouent « la boda del Huitlacoche », le tube norteño du moment. Tout est en ordre : une journée comme une autre au pied du mur.

Checkpoints

Le premier soir, nous avons campé à environ 35km de Tijuana et environ autant de la frontière, au bord d’un lac. L’endroit était une sorte de parc au bord de l’eau, avec des barbecues et un bar à Clamatos, boisson très populaire dans le coin à base (entre autres) de jus de tomate, de bière et de bouillon de palourdes. Le gardien du parc nous dit qu’il fermera le portail à 20h et le rouvrira à 6h, mais qu’il n’y a pas de problème pour qu’on campe ici. Le coin est un des plus calmes où l’on ai campé depuis un moment. Beaucoup d’oiseaux, d’étoiles et un lever de soleil magnifique sur les collines couvertes de blocs de granit rond.

à première vue, un endroit idyllique pour camper…

Le matin, nous retournons au village faire quelques courses et petit déjeuner. Nous nous installons au soleil sur la place du village. Soudain, deux militaires en tenue de combat sortis de nulle part, le visage cagoulé, nous abordent. Ils nous posent les questions classiques : d’où on vient, où on va, « vous voyagez à vélos ?! », vérification des passeports, où on a dormi et où on pense dormir ce soir. Plutôt sympas, ils sont plus protecteurs que méfiants. Et puis soudain l’un d’eux nous dit :
« Vous feriez mieux de ne pas trop traîner ici, ce village peut être dangereux. Pour aller à Ensenada, traversez le terrain de foot, tournez à gauche et suivez la route de terre. Vous allez arriver à la route numéro 3. C’est tranquille jusqu’à Ensenada. Faites quand même attention aux camions. »

Sur ces mots, ils nous rendent nos passeports et s’éloignent. En les regardant partir, on se rend compte que toute une escouade de soldats et de policiers en armes ont débarqué sur le parking derrière nous et discutent au milieu de leurs voitures blindées. Ça ne nous donne pas envie de trainer. On range nos affaires, on suit le chemin qu’ils nous indiquent de loin en faisant de grands signes et on trace sans demander notre reste. La route de terre et de sable qui mène à Ensenada est fréquentée par de nombreux poids lourds. À chacun de leurs passages nous nous retrouvons dans un nuage jaunâtre avec une visibilité de quelques mètres, couverts d’une couche de poussière de plus en plus épaisse. Plus loin sur la route, nous croisons plusieurs patrouilles de soldats armés jusqu’aux dents dans des camions blindés. Encore plus loin, un checkpoint où des soldats nous saluent, barricadés derrière des sacs de sable au bord de la route, devant un mur peint en honneur aux « Heroes Del desierto ». Gros changement d’ambiance après Jalisco, où nous nous sentions presque comme revenus en Europe.

Vignoble

Le lendemain, nous sommes dans la vallée de Guadalupe entre Tijuana et Ensenada, en plein coeur du vignoble mexicain. Je savais pour le tequila, le pulque et le mezcal mais je n’avais jamais entendu parlé du vin mexicain ! Il faut dire que malgré sa qualité (paraît-il, on ne l’a pas goûté…), ses trop petits volumes de production ne lui permettent pas de s’exporter. Pour les riches gringos qui passent la frontière pour passer l’hiver au soleil, c’est un arrêt obligatoire. La région est donc riche, sûre et plutôt chère : minimum 50$ la nuit pour se loger. Pas de camping, et il est trop tard pour chercher un endroit où bivouaquer, d’autant plus que notre aventure de la veille nous a un peu refroidi. Alors en parlant aux gens, nous finissons par rencontrer une famille qui nous propose de monter notre tente dans leur cour.

Des paysages bucoliques de vignes et d’oliviers qui ont un prix.

La nuit tombée, alors que nous étions devant la maison à discuter avec nos hôtes, je remarque à voix haute que le patelin est vraiment calme. Sur ces mots, les langues se délient.

« Maintenant c’est calme, mais ça n’a pas toujours été le cas. Beaucoup de gens viennent de tout le Mexique pour travailler ici, dans l’agriculture. Beaucoup de gens de toute l’Amérique centrale aussi, qui veulent tenter leur chance aux US. La frontière n’est pas loin. Beaucoup de gens pauvres donc, dont certains de passage et vulnérables. On essaie de les aider comme on peut… Mais comment souvent dans ces situations, une petite criminalité s’installe et s’organise plus ou moins en petits gangs. Avant il ne fallait pas sortir la nuit, trop dangereux. Tu vois le coin d’ombre là-bas au bout de la rue ? Tu pouvais avoir quelqu’un caché là, prêt à t’attaquer si tu passais trop près. »

Vous vous souvenez peut-être qu’il y a quelques années, on entendait beaucoup parler d’assassinats dans le nord du Mexique. Je me souviens d’un article dans un magazine qui s’interrogeait sur la culture narco dans le pays. Le journaliste se demandait pourquoi les narcos étaient aussi populaires auprès de certains mexicains. Il y avait des chansons à leur gloire, certaines personnes se faisaient tatouer leurs visages…

Notre hôte reprend, parlant vite et d’une voix basse.

« Les contras sont venus et ils les ont tous massacrés. Ils ont tué 200 personnes !»

« Les contras ? C’est qui, l’armée ? La police ? »

« Non, les contras c’est la mafia. Ils ont tué deux cent personnes ! Maintenant les gens se tiennent à carreau ! »

J’avoue, j’ai pris une claque. La Baja California est réputée une des régions les plus sûres du Mexique. Les touristes affluent pour goûter le vin local et passer l’hiver au soleil. Tijuana est la capitale mexicaine de la bière artisanale et une banlieue en cours de gentrification de San Diego, où s’installent de plus en plus d’américains. Et en coulisses, bien à l’abri de la vue des gringos, 200 personnes ont été massacrées.

Justina

Justina, qui nous héberge chez elle dans un village près de la frontière, nous raconte qu’elle est passée de l’autre côté. Seule. Le risque de se faire repérer est proportionnel au nombre de personnes. Si une patrouille tombe sur un groupe, tout le monde part dans une direction différente et peut-être, s’ils sont chanceux, certains pourront passer. Justina raconte que la veille de son passage, une patrouille mexicaine l’a trouvée alors qu’elle campait seule dans le désert, dans la Sierra, sans tente et avec pour seuls bagages son petit sac à dos avec sa trousse de toilette, une vieille couverture et quelques vêtements de rechange. « Si vous ne me voyez pas demain matin, c’est que je suis passée de l’autre côté », leur a-t-elle lancé, fière et un peu arrogante. Le lendemain, Justina n’était plus là.

Elle est passé à San Diego et y a trouvé du travail. Elle qui ne parle pas anglais, elle est devenue caissière dans un supermarché. Et puis finalement, après quelques années, elle a repassé la frontière dans l’autre sens et est revenue s’installer en Basse-Californie, à quelques dizaines de kilomètres du mur. Aux Etats-Unis elle gagnait plus, c’est vrai. Mais elle n’était pas heureuse, elle n’était pas chez elle. Au village elle s’est mariée avec Pepe. Ils se sont mariés à cheval, en tenue de vaqueros. Pepe portait une chemise rouge, un gilet noir, son chapeau et ses santiags bien cirées. Sans oublier sa moustache et son foulard. Justina et Pepe ont fait la tournée des ranchs pour réunir suffisamment de chevaux. Leur mariage a duré deux jours entiers, tout le samedi et le dimanche, en plein air, et tous ceux qui passaient par là étaient les bienvenus. Ils ont tué un cochon grand comme la moitié de leur cuisine et ont pu nourrir tout le monde pendant ces deux jours de fête.

Aujourd’hui, Justina et Pepe ont une tienda au village. Ils se lèvent tous les jours de toutes les semaines, toute l’année, à 5h du matin et se couchent à 22h, après avoir nourri leurs locataires avant que ceux-ci ne partent travailler dans les vignes, puis à leur retour des champs. Entre temps ils ont géré la boutique, nourri les poules, les chiens et les chats. Et à l’occasion, les voyageurs de passage.

Carlos

Carlos nous aborde sur le parking d’un supermarché à Vicente Guerrero. Casquette, fine moustache, et vêtements larges : l’uniforme du chicano (américain d’origine mexicaine). Carlos est né au Mexique, mais a grandi dans le centre-ville de Los Angeles. Sa fille vit toujours là-bas mais lui a été renvoyé au Mexique où il n’a jamais vécu, pour avoir été un peu trop proche de certains gangs. Tout ce qu’il veut, c’est réunir assez d’argent pour retourner à Tijuana et rejoindre sa famille. Carlos parle parfaitement anglais. À cause de notre accent, il nous croit canadien. Non, on est français. Tout ce qu’il sait de la France, c’est que c’est loin et que notre équipe de foot est plutôt balèze : la coupe du monde vient de commencer et les Bleus ont remporté haut la main leur première victoire dans le tournoi la veille.

« Vous êtes venus de France en vélo ? »

On lui explique que non, on ne peut pas venir de France en vélo parce que c’est de l’autre côté de l’océan Atlantique. Il ne comprends pas.

« La France c’est de quel côté de la frontière ? »

On essaie de lui expliquer que nous ne sommes ni américains, ni mexicains et que notre pays n’est pas d’un côté ou de l’autre de la frontière, mais de l’autre côté de l’Atlantique, en Europe, un autre continent. Il a l’air encore plus perdu…

« Je comprends pas, vous êtes blancs mais vous n’êtes pas américains ? »

L’Europe lui évoque une autre frontière. Il nous demande si on habite près de l’Ukraine et de la Russie. Il ne sait pas vraiment où c’est, mais il en a entendu parler.

« Et entre la France et le Mexique, c’est comme entre l’Ukraine et la Russie ou on est amis ? ».
On est amis. Soudain tout s’éclaircit pour Carlos. Lui qui l’instant d’avant était dans la confusion la plus totale, nous racontait vouloir retourner aux Etats-Unis, son vrai pays, se fend d’un grand sourire et s’écrie :

« Super, alors bienvenus au Mexique et merci de visiter notre pays !»

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