Panama

Panama est un de ces toponymes, comme Samarkand, Ushuaia ou Ispahan, qui sonnent comme un rêve à l’oreille des voyageurs. Panama, c’est cet endroit où une étroite bande de terre d’une centaine de kilomètres réunit deux continents et sépare deux océans. Panama c’est une porte entre plusieurs monde : d’abord un simple port, où les galions espagnols regroupaient les richesses pillées le long de la côte Pacifique des Amériques, attirant la convoitise des pirates et des grandes puissances étrangères, puis un des plus grands ouvrages de génie civil de l’histoire de l’humanité, où circule aujourd’hui une part importante du commerce mondial sous forme de marchandise sur le canal et de manière plus virtuelle dans les banques de la capitale.

Panama City

On dit souvent que le voyage importe plus que la destination. Pourtant, arriver à Panama est pour nous un moment fort, tout comme notre départ de Tuktoyaktuk 18 mois plus tôt. Se savoir à cet endroit précis du monde, au bout d’une route qui ne va pas plus loin (ou presque), à l’extrémité d’un continent, à la fin d’une aventure et au début d’une autre… C’est assez émouvant mine de rien.

Pour des raisons de calendriers, nous avions prévu depuis longtemps d’arriver en bus à Panama. Après presque 24h de bus depuis San José, capitale du Costa Rica, ville qui nous sembla un peu triste et morne, Panama nous apparait par contraste d’une éclatante splendeur. Coincée entre l’océan Pacifique, la jungle et le canal, ville toute en hauteur avec ses gratte-ciels et son quartier colonial à plusieurs étages, elle tranche brutalement avec les autres villes centro-américaine, plates et étalées, que nous avons traversé jusqu’à présent. Panama est un curieux mélange : c’est à la fois un grand port à l’ambiance caribéenne sur la côte Pacifique, la ville la plus européenne et la plus nord-américaine que j’ai vu sur ce continent. Un foutu bazar, un palimpseste architectural et culturel évoquant l’histoire complexe de la région ces 5 derniers siècles et surtout depuis l’indépendance il y a tout pile 200 ans. Un mélange de modernité et d’antique, de pauvreté et de richesse, de cultures locales et importées, le tout dans un petit quadrilatère d’environ 25km sur 5 (à peine la moitié de la métropole lyonnaise) où les transitions d’un quartier et d’une ambiance à l’autre sont brutales. On y rencontre de tout : des vieux blancs nord-américains dans les hôtels des beaux quartiers, migrants temporaires ou permanents à la recherche de soleil, de services de santé peu onéreux et qualitatifs et d’un exotisme familier et rassurant; de jeunes latinos arrogants en costards-cravate, talons aiguilles et grosses voitures dans le quartier des affaires; des afro-caribéens aux noms français et indigènes Guna dans les immeubles délabrés qui s’étalent autour de la vieille ville. Panama me fait penser à un mélange de beaucoup d’autres villes que j’ai traversé : La Havane bien sûr, soeur presque jumelle qui serait resté figée dans le temps. Marseille, Porto et Lisbonne, grandes villes portuaires du sud de l’Europe, portes de l’Afrique et des outremers au passé grandiose, au présent décadent et au futur gentrifié. Vancouver enfin, pour ce mélange de gratte-ciel en bord de Pacifique et de forêts humides préservée en pleine ville, où la faune sauvage continue de vivre sa vie entourée d’humains bruyants. Dans la partie moderne de la ville, on croise plus de personne en blouse d’hôpitaux ou costumes de banquiers que partout ailleurs en Amérique centrale. À croire que le tourisme ici concerne surtout des personnages âgées à fort pouvoir d’achat. Pourtant, malgré l’eau potable au robinet, les transports publics modernes et la concentration inouïe de banques, 40% de la population vit sous le seuil de pauvreté.

Les bus panaméens, surnommés diables rouges. Les inscriptions religieuses et les motifs indigènes des bus guatélmatèques laissent ici la place à des décorations ultra sexualisées (boîte de préservatifs accrochées au rétroviseur, moumoute rose, dessins de femmes nues…), machistes et virilistes (inscriptions lues : « tu vas souffrir mais ça va être bon », « la vie est trop courte pour conduire prudemment »…). Je préfère le vélo.

Panama est une ville un peu folle, intense. Une ville qui malgré sa petite taille et ses transports en commun efficaces souffre d’une grave addiction à la voiture. Le dimanche, quand le malecón est fermé à la circulation motorisée et que les rues sont globalement plus calmes, plutôt que de se déplacer à vélo, les panaméens viennent garer leur véhicule transportant leur vélo au plus près du parcours. Ici la bicyclette est une activité élitiste et pas un moyen de transport : on trouve plus de boutiques haut de gamme vendant des casques à 300$ que de petits ateliers de quartier assurant la survie de vielles bécanes hors d’âge.

Autre symptôme de cette folie : Panama regorge de malls, grands centres commerciaux climatisés dans les premiers étages des grattes-ciels. On y trouve de tout : des magasins d’outdoor un peu cheap aux chirurgiens esthétiques. Pourtant ces malls font vides et artificiels, les vendeurs plus nombreux que les clients semblent s’ennuyer et de nombreuses boutiques sont fermées lors de nos passages.

En bref, c’est une ville fascinante, à la fois attirante, repoussante et épuisante. Une ville ardente, où l’excitation des premiers jours est vite remplacée par un désir tout aussi intense de fuir le plus loin possible de cette folie et agitation.

Darién

Si Panama est une porte pour les navires, c’est aussi un mur pour le transport terrestre : il n’y a pas de route entre ce pays et la Colombie voisine, séparés seulement par une étroite bande de jungle montagneuse. Cette frontière est réputée être l’une des plus dangereuses du monde. Pas tant par les obstacles naturels qu’elle présente, qui sont déjà grands, mais surtout parce qu’elle est une zone de non-droit contrôlée par les cartels, qui y font transiter toutes sortes de marchandises, drogues d’une part et humains d’autre part, à la recherche d’un avenir vivable et prêts à payer très cher le droit de tenter leur chance à travers ce territoire de tous les dangers. Ce qui s’y passe est opaque, caché dans l’ombre de la haute canopée et des nuages qui couvrent cette région pratiquement douze mois par an. Ce qui est certains, c’est que les gouvernements panaméens et colombiens interdisent formellement la traversée terrestre de cette frontière, et qu’il serait stupide de s’y aventurer simplement par plaisir et goût de l’aventure. Les seuls moyens possibles à l’heure actuelle de passer d’un pays à l’autre sont les suivants :

-en charter, gros voiliers de croisière proposant des traversées en quelques jours de la côte vers Carthagène des Indes. L’option la plus chère et la moins intéressante à mon avis : payer 700 dollars pour passer une semaine enfermé sur un bateau dans une ambiance spring break sans rien voir du pays, non merci.

-en lanchas, petits bateaux rapides utilisés par les locaux pour aller d’île en île et de village en village le long de la côte. C’est une option tentante, un peu plus chère que l’avion mais moins que les charters. Il faut environ 3 à 4 jours pour rejoindre la Colombie. Malheureusement, les échos que nous avons eu par les personnes qui l’ont tenté sont que cette aventure est très inconfortable et que le risque d’endommager les vélos est très élevé. Avec la blessure d’Elisa et en pleine saison des alizés avec une houle de plus de deux mètres, ce n’est clairement pas l’idéal.

-en bateau-stop : l’option la moins chère, si elle aboutit. Dans les faits, la probabilité de trouver un bateau allant en Colombie et acceptant de prendre des passagers, qui plus est avec des vélos, est proche de nulle. Nous avons la chance d’avoir mes parents dans le secteur qui prévoyaient de faire cette traversée et c’est l’option que nous avions retenue, avant que les conditions météo très défavorables et la complexité administrative ne mettent fin à ce projet.

-en kayak : c’est l’option retenue par nos amis Zach et Kacper, que nous retrouvons en pleine préparation à Panama City. Bien avant le voyage, nous avions vu la vidéo de Iohann Gueorguiev sur sa traversée en packraft par les îles San Blas. Le kayak est un peu le vélo des mers et des rivières, j’aime sa simplicité et sa capacité d’exploration qui lui permettent aussi bien de briser la glace avec les communautés locales que d’accéder à des endroits isolés. Sa capacité de portage plus élevée qu’à vélo, le fait qu’il ne dépendent pas de routes, qu’il puisse naviguer dans quelques centimètres d’eau et être porté sur terre si besoin lui ouvrent ainsi l’accès à des bivouacs inaccessibles par aucun autre moyen de transport. C’est l’option qui me faisait le plus rêver, mais c’est aussi la plus chère, la plus difficile et pas la plus sûre, surtout en cette période de vents forts et de houle. Elisa ne se sentait de toute façon pas prête à me suivre dans ce projet.

-en avion : le plus rapide, le plus sûr et le moins cher, mais pas le plus écolo ni le plus intéressant. Nous aurions aimé éviter cette solution, mais entre notre plan voilier tombé à l’eau, la blessure d’Elisa et le fait que nous ayons un rendez-vous en Colombie prévu avec ma famille… C’est finalement la solution qui s’est imposée. L’aventure en kayak sera pour une autre fois. Après tout, le monde ne manque pas de rivières, d’îles et de lacs.

Arrivés à Panama City le 17 janvier, nous devions retrouver mes parents vers le 20 sur la côte panaméenne. Suite à l’annulation de ce projet, nous nous sommes rabattus sur un vol le 31, ce qui nous laissait pas mal de temps à tuer. Malheureusement, la blessure d’Elisa nous a contraint à rester en ville, à proximité des médecins et hôpitaux pendant un bout de temps et nous n’avons pas tellement pu mettre ce temps à profit pour explorer le pays, qui semble pourtant regorger d’endroits magnifiques. Panama est le pays au monde ayant le pourcentage de territoire protégé le plus élevé au monde. Si le Panama est un pays assez touristique, son atmosphère est beaucoup plus tranquille et rustique comparé au Costa Rica voisin. À vélo, ce n’est sûrement pas non plus le pays idéal : le pays est peu peuplé et n’est traversé d’ouest en est que par la panaméricaine, d’où partent quelques routes sans issues, offrant peu de possibilité d’itinéraires à explorer. Mais c’est un bon pays pour se poser quelque part et profiter de sa nature luxuriante et de son ambiance particulière, mélange afro-caribéen, latino, européen et asiatique au rythme particulièrement lent et nonchalant.

Mis à part quelques jours sur la côte caribéenne avec mes parents une fois Elisa bien remise, nous n’en aurons donc que très peu profité. Mais l’hostel où nous passons une semaine dans la capitale devient vite un véritable foyer. Nous qui n’avons pas pour habitude de rester longtemps dans un logement payant pour des raisons de budget limité, nous redécouvrons les joies de se sentir un peu chez soi quelque part, de dormir dans un lit, d’avoir une cuisine et surtout, de rencontrer du monde. Ce qui est chouette au Panama, c’est que ce pays attire autant des touristes en vacances pour deux semaines que des voyageurs un peu plus aventuriers. Une sorte de mélange entre le Costa Rica et le Nicaragua en quelques sortes. Chaque jour de nouvelles personnes arrivent et repartent, pendant que d’autres restent plus longtemps, et tous ont des histoires différentes à raconter. J’avoue avoir un pincement au coeur en repartant. Chose qui ne m’attirait pas vraiment avant, je me verrais bien maintenant faire un volontariat dans un hostel. Dans ce genre d’endroit (ou même chez soi grâce à des plateformes comme Warmshowers, Welcome to my garden etc), on peut tout à fait voyager et s’inspirer tout en étant sédentaire, au gré des rencontres et des histoires de chacun. Ce séjour aura planté une petite graine dans ma tête, à voir si elle grandit.

Merci de nous avoir lu ! On vous retrouve bientôt pour la suite des (més)aventures en Colombie. Hasta luego !

Costa Rica

Entrée dans le pays par les collines : comme à chaque frontière l’ambiance change immédiatement. Ici on passe du pays le plus pauvre au pays le plus riche d’Amérique Centrale. De ce côté-ci, c’est très calme, les gens sont chez eux, il y a des grosses maisons typiquement nord-américaines avec des jardiniers qui arrosent le gazon et des grosses voitures garées dans l’allée. Personne dans les rues des petits villages que nous traversons, pas de musique… C’est très étrange. On se croirait un peu revenus dans la campagne européenne. Nous passons les deux premières nuits dans un camping géré par des suisses allemands. Et nous sommes pratiquement les deux seuls non germanophones ici. L’endroit est bien évidemment très propre et calme, il y a des singes qui se baladent dans les arbres et la question du jour (tous les jours) est de savoir dans quel arbre est suspendu le paresseux. Un petit coin de paradis ! Les propriétaires ont aménagé des sentiers de randonnée balisés avec des petits panneaux devant chaque arbre pour indiquer de quelle espèce il s’agit, il y a des guides sur les oiseaux, plantes et animaux que l’on peut emprunter à l’accueil. Le climat est doux et humide, il pleut la nuit, on est bien.

En route pour la côte

Notre projet au Costa Rica est de rejoindre la côte de la péninsule de Nicoya, qu’une piste de terre longe. Cela nous permettra d’éviter les routes principales du pays, réputées horribles à vélo (on confirme : probablement pire encore que les routes du Guatemala). Et cela nous permettra également de camper de plage en plage, pratique courante et légale ici. Ce qui nous évitera de nous ruiner en logement, le pays étant extrêmement cher. Une fois sortis de la route principale, nous trouvons un rythme bien agréable. Levés un peu avant le soleil, vers 5h30, départ vers 6h à la fraîche, petit-déjeuner à l’ombre vers 9h quand la température commence à monter… puis rythme tranquille, pauses baignades et arrivée au spot de camping de bonne heure pour profiter de la fin de la journée dans nos hamacs.

Tout s’annonçait bien. Jusqu’à ce qu’un chien de garde, probablement un peu excité par la fête d’anniversaire de ses maîtres, trouve bien appétissants les mollets d’Elisa… Allers-retours en moto chez le médecin avec les propriétaires, qui nous déposent ensuite à un camping à Samara, petite station balnéaire locale où nous nous posons en attendant le rétablissement d’Elisa. Pour moi ces quelques jours à Samara sont à la fois les plus stressants et les plus ennuyeux depuis très longtemps. Stressants car nous avons rendez-vous avec mes parents au Panama dans quelques jours pour embarquer sur leur voilier pour la Colombie, et que nous n’avons aucun moyen de les contacter ni de savoir où ils en sont dans leur traversée de Providencia au Panama. Les jours passent, leur date d’arrivée estimée aussi, et toujours pas de nouvelles. Pendant ce temps, Elisa ne peut toujours pas marcher, et je m’inquiète aussi pour son état de santé. Je suis tellement inquiet que j’en ai des insomnies et que je n’arrive à rien faire d’autres de mes journées que de m’abrutir à jouer à la belote sur mon téléphone. Le Costa Rica, et particulièrement les endroits touristiques comme Samara ne sont vraiment pas les bons endroits où s’arrêter. Tout est hors de prix et une fois payé le camping, nous sommes déjà au-dessus de notre budget de 10€ par jour et par personne. Nous ne pouvons nous permettre que de manger du riz, des oeufs, des bananes, des carottes, des ananas… et notre nourriture réconfortante ce sont ces burritos bananes – beurre de cacahuète – sauce piquante. Tout le reste est plus cher qu’en France, voire beaucoup plus cher. C’est dur moralement, car étant dans un endroit touristique il y a bien évidemment plein de choses attirantes : glaces, bières artisanales, pizzas italiennes, boulangeries françaises et même une vraie crêperie bretonne où j’ai très envie de soigner mon mal du pays qui recommence à se faire sentir, favorisé par l’ennui, le sentiment de « mais qu’est-ce qu’on est venu faire ici? » Et les messages pour la nouvelle année et mon anniversaire qui pleuvent. Elisa de son côté gère bien mieux que moi la situation : elle ne semble pas le moins du monde atteinte moralement et mets ce temps disponible à profit en passant ses journées à lire dans son hamac. Heureusement, la plage de Samara est réellement très belle au coucher du soleil et j’y passe mes fins d’après-midi à m’épuiser dans les vagues, entre les surfeurs et les oiseaux de mer qui plongent tête la première autour de moi.

Après quelques jours, n’ayant toujours pas de nouvelles de mes parents mais la date convenue se rapprochant, nous décidons de prendre un bus pour Panama pour être prêts à embarquer si besoin. 2 bus et 36h plus tard, nous sommes dans la capitale panaméenne. Je garde une impression mitigée du Costa Rica : forcément déçu de ne pas en avoir vu un peu plus, surtout que notre traversée côtière de plage en plage s’annonçait vraiment bien : camping facile, plage tous les jours, petites routes très raides et poussiéreuses mais peu fréquentées… à l’inverse, ce que nous avons vu du pays depuis les fenêtres du bus, de la côte à la capitale, ne me fait pas tellement regretté de ne pas avoir traversé cette partie du pays à vélo. Si les paysages montagneux sont beaux, les routes sont étroites, sans bas-côté et totalement saturées de véhicules. Étrangement, c’est au Costa Rica que nous avons vu le plus de cyclistes de route, alors que c’est à mon avis le pays qui se prête le moins à cette activité, et de loin.

Merci d’être passé 🙂 nous espérons que cet article vous a plu ! On se retrouve bientôt pour le Panama !

À bientôt.

Nicaragua

Le câble de dérailleur d’Elisa casse 20 kilomètres avant la frontière Honduras-Nicaragua. L’avantage du moyeu Rohloff c’est qu’on peut changer les vitesses manuellement avec une clé. L’inconvénient, c’est qu’il faut s’arrêter avant et après chaque bosse pour faire le réglage. Nous nous trainons donc jusqu’à la frontière, où nous devons encore attendre 3h pour obtenir notre tampon de sortie du Honduras. Il nous reste encore 120km à parcourir pour arriver à León à temps pour Noël. Zach part devant et Elisa et moi optons pour le stop. Nous montons dans un vieux camion et en quelques minutes seulement nous rattrapons et récupérons Zach, qui était pourtant parti une heure avant nous. C’est fou à quel point la notion de temps et de distance peut varier selon le moyen de transport. León qui nous paraissait si loin, est finalement rejoint en quelques heures seulement.

Première impression

Le contraste entre le Nicaragua et les pays précédents est assez marquant. Si le Honduras était également très pauvre, on y trouvait tout de même des petites tiendas en bord de route avec de la musique beaucoup trop forte, des stands de nourriture où l’on pouvait se ravitailler en eau potable et probablement les meilleurs tortillas d’Amérique centrales, larges et souples, certainement à base d’un mélange de farines de blé et maïs. Au Nicaragua, rien de tout ça. Traverser cette frontière c’est un peu comme voyager dans le temps : moins de voitures, plus de chevaux. Et plus tellement de ces petits stands de nourriture variés que l’on trouvait depuis le Mexique, et qui ponctuaient d’un peu de fraicheur et de divertissement la monotonie torride de la panaméricaine.

Changement de point de vue : la route depuis la cabine du camion qui nous a pris en stop

Noël à León

Notre première étape est León, ville coloniale un peu délabrée et chaotique. Pour la petite anecdote, la capitale du Nicaragua a souvent changé jusqu’au milieu du 19e siècle, entre León (préférée par les progressistes) et Granada (préférée par les conservateurs). Pour mettre les deux camps d’accord, il fut décider de fonder Managua à mi-chemin entre les deux, qui est toujours la capitale actuellement. À León on sent le poids de l’histoire récente : c’est d’ici que sont parties les révolutions et l’on retrouve le même genre de propagande révolutionnaire qu’à Cuba, le même mélange d’architecture coloniale et soviétique, deux styles qui me plaisent pour leur côté grandiloquent et un peu anachronique.

Nous arrivons en pleine période de Noël et comme partout depuis le Guatemala, les rues sont décorées de flocons géants, de sapins enneigés et de pauvres pères Noël qui doivent mourir de chaud dans leurs vêtements d’hiver. La place centrale se couvre de stands de jouets en plastiques multicolores et de nourriture « festive » : poulet frites, raspados (glace pilée mélangée avec de la confiture et du dulce de leche), coca-cola, chocobananos (banane congelée trempée dans une sauce au chocolat et saupoudrée de morceaux de cacahuètes) et de plantains frits. Niveau nourriture, ce n’est pas aussi pire que Cuba mais ça reste très pauvre et simple. On trouve aussi des stands de fruits « exotiques » : pommes, poires et raisins, importés d’Europe, des Etats-Unis ou du Chili. Des produits de luxe ici : une unique pomme coûte l’équivalent de plusieurs kilos de bananes. Ça nous rappelle les histoires de nos anciens, qui recevaient une orange d’Espagne ou d’Italie à Noël, fruits exotiques à l’époque et qui nous paraissent tellement proches aujourd’hui.

Cette petite pause urbaine et festive après notre traversée du Salvador et du Honduras nous motive à avancer. Nous avions prévu de faire un peu de tourisme au Nicaragua, mais les villes sont trop proches les unes des autres et après quatre jours à León nous avons juste envie d’avancer. Nous décidons de tracer directement vers Ometepe, au sud du pays, île enchanteresse au milieu du lac Nicaragua dont tout le monde nous parle. Granada et les volcans seront pour un autre séjour.

Ometepe

Ometepe vue depuis le volcan Maderas

Ometepe, comme son nom l’indique (« deux montagnes » en nahuatl) est composée de deux volcans côte à côte au milieu du lac Nicaragua, troisième plus grand lac d’Amérique Latine. Sa forme rappelle au choix le chiffre 8, ou de manière plus poétique, le symbole de l’infini, puisque le temps y est encore cyclique, s’écoulant au rythme immuable des jours et des saisons. Une forme qui évoque également le yin et le yang et rappelle l’équilibre qui règne ici : un volcan de feu et un volcan d’eau, un versant frais et exposé au vent du large et un autre chaud et abrité, aux couchers de soleils magnifiques. On rejoint Ometepe après une traversée d’une heure en ferry depuis Rivas. Et comme souvent avec les îles et bien que l’on ne s’en rende généralement pas compte lors du voyage aller, cette traversée fait l’effet d’un changement de dimension. Le temps passe à un rythme différent. Les voitures étant pratiquement absentes, tout est plus lent, au rythme des chevaux, de la marche, des vélos et du bus brinquebalant qui passe deux fois par jour.

Le climat de l’île lui aussi est particulier. Ces deux volcans couverts de végétation culminant à 1600m d’altitude au milieu d’une masse d’eau douce immense bloquent l’humidité balayée par la brise fraîche du lac. Leurs sommets sont presque toujours dans les nuages et cette combinaison d’ombre et de vent rend le climat particulièrement doux et agréable comparé à la chaleur torride du continent.

La population d’Ometepe vit encore de manière assez traditionnelle. La vie est rythmée par les saisons : lors de notre passage, la récolte des haricots rouges touchait à sa fin. La banane plantain est traditionnellement la principale ressource économique de l’île, mais depuis quelques années, le tourisme l’a rejoint. Au plus grand bonheur des habitants, qui y voient un moyen de compléter leurs revenus : l’agriculture bat son plein en saison humide, le tourisme en saison sèche. Encore un bel exemple de l’équilibre qui règne ici. Ce qui est beau, c’est que le tourisme à Ometepe est un éco-tourisme plutôt bien intégré. Les étrangers qui viennent ici recherchent surtout cette connexion à la nature, cette vie simple au rythme des saisons plutôt que le confort d’un all-inclusive au bord de l’eau. Et les étrangers qui s’y installent et développent des projets touristiques le font également de manière plutôt bien intégrée à cet environnement si particulier. Et c’est tant mieux. Si le tourisme sur l’île (et au Nicaragua en général) est très certainement amené à se développer fortement dans les années à venir au vu des richesses naturelles du pays, j’espère qu’il continuera sur cette voie plutôt que de suivre celle prise par ses voisins du Salvador et du Costa Rica.

Ometepe est un vortex, un trou noir qui aspire tous les voyageurs. Tous ceux que nous connaissons qui y sont passé sont restés plus longtemps que prévu. Voire, pour certains, s’y sont installé. Et pour être honnête, nous y avons pensé. Allan, notre premier hôte nous a bien vendu son territoire et nous étions à deux doigts d’acheter une parcelle en friche, d’y construire une cabane, planter des fruitiers et passer les mois ou années suivantes à regarder le temps passer. Un peu comme Lukas, notre second hôte. Un ancien backpacker allemand, arrivé ici complètement par hasard. Il était sur l’île en mars 2020, quand les frontières se sont fermées. Plutôt que de rentrer se morfondre en Allemagne il a acheté un bout de marécage insalubre pour une bouchée de pain et a passé les mois suivants à drainer le terrain, planter des arbres, construire des cabanes au bord de l’eau qu’il loue aujourd’hui et dont les revenus lui permettent de passer une partie de l’année dans ce petit paradis. Nous aurions voulu rester plus longtemps à Ometepe, mais l’opportunité d’effectuer la traversée du Panama à la Colombie à la voile s’est présentée et nous avons décider de la saisir, même si cela impliquait de nous arracher à contre-coeur de cette île paradisiaque.

À l’aller, Rivas et plus encore Moyogalpa (le port et principal village de l’île) nous paraissaient être des petites villes bien tranquilles. Au retour, nous nous sommes sentis submergés par la foule, la circulation, le bruit et le stress de ces endroits. C’est certains, nous retournerons un jour à Ometepe et au Nicaragua.

Le laissez-passer A38

Malheureusement, si le gouvernement du Nicaragua a fait beaucoup de bonnes choses pour le pays et ses habitants depuis les années 80, cette dernière décennie l’a vu glisser vers un mode de gouvernement plus autoritaire. Manifestations réprimées, censure de la presse… Ce qui rend assez ironique les canadiens fuyant la « dictature communiste » de leur pays pour venir s’installer dans cet éden de liberté. Pour nous autres voyageurs, cela se traduit de plusieurs manières. Jusqu’à récemment, il était interdit d’entrer dans le pays avec du matériel photographique, et si cette contrainte a été levée, les drones restent interdits. Les bagages sont passés aux rayons X à l’entrée et à la sortie du pays. On nous a également demandé quel était notre métier. Pour les personnes déclarant un quelconque métier en rapport avec l’image (journaliste, photographe, expert en communication etc), cela peut engendrer des complications voire un refus d’entrée sur le territoire. Comme à Cuba, mais dans une mesure un peu moindre, j’ai ressenti une forme d’absurdité dans l’administration. Comme le fait de devoir payer à quatre guichets différents pour prendre le ferry pour Ometepe (droit d’entrée sur le port, puis billet du ferry, puis taxe sur le billet, puis droit de transporter les vélos). Ou les ordres parfois absurdes donnés par certains policiers, auxquels il vaut mieux juste obéir même s’ils n’ont a priori pas trop de sens. Comme cet agent qui m’a demandé de faire demi-tour et un détour de plusieurs centaines de mètres parce que je n’avais pas le droit de passer par une rue en travaux pour des raisons de sécurité, alors que j’étais déjà au bout de la rue et que les ouvriers étaient en pause déjeuner. Nous avons entendu cette phrase qui résume un peu tout : « dans ce pays, c’est facile d’avoir des problèmes, mais c’est tout aussi facile de les éviter ». Avec un peu de patience, de calme et de discrétion, tout s’arrange toujours.

Cet article vous a plu ? N’hésitez pas à nous faire un petit retour en commentaire ci-dessous. Le prochain article évoquera nos aventures et mésaventures au Costa Rica.

À bientôt !

Salvador et Honduras

Le Salvador est le plus petit pays d’Amérique centrale, et s’il a connu une période difficile tout le long du vingtième siècle, entre tentatives de révolutions réprimées dans le sang, guerre coloniale contre les Etats-Unis et plus récemment affaissement de l’état face aux maras, gangs centro-américains ultra-violents à la réputation sulfureuse, il connait depuis quelques années un nouvel essor incarné par son très populaire président Nayib Bukele, auto-proclamé « dictateur le plus cool du monde » qui a réussi a ramener la sécurité au prix de quelques entorses aux droits de l’homme.

Les échos récents que nous avions eu du Salvador de la part d’autres voyageurs le qualifiaient souvent de « bonne surprise d’Amérique centrale », un pays dont on n’attend rien et qui s’avère finalement plaisant. On nous a souvent vanté les plages magnifiques, la gentillesse des salvadoriens et la qualité des pupusas, leur délicieux plat emblématique : sorte de beignet de maïs farci au fromage, aux haricots et à toute sorte de choses et accompagné d’une salade de carottes et choux fermentés évoquant un hybride de choucroute et coleslaw.

Tout ceci attisait notre curiosité. Mais après un mois intense et pas toujours facile au Guatemala et la date butoir pour notre arrivée en Colombie approchant, nous avions hâte d’avancer, d’enquiller les bornes et d’arriver au Nicaragua, dont on nous avait également vanté les douceurs et qui nous attirait davantage. Nos retrouvailles avec Zach la veille de notre entrée au Salvador, que nous avions rencontré au sommet de l’Acatenango, achevèrent de nous convaincre de ne pas trainer en route. En effet Zach avait rendez-vous au Panama, et nous avions envie de rouler ensemble au moins jusqu’au Nicaragua. Notre traversée du Salvador a donc été assez express, mais pourtant suffisante à mon avis pour avoir un aperçu du pays. Tracer n’est pas toujours zapper : le contact facile avec les Salvadoriens, et notamment avec ceux exilés aux Etats-Unis de retour au pays pour les vacances de Noël ont été particulièrement intéressants. Ils nous ont raconté leurs histoires, et comme souvent depuis le Mexique, ce sont des histoires de fuite, de violence et de pauvreté, agrémentées de success-stories typiquement américaines. Nombre d’entre eux n’étaient pas revenus dans leur pays depuis de nombreuses années, effrayés par sa violence et aujourd’hui vantent sa sécurité : le pays le plus sûr du monde, paraît-il. Je ne sais pas à quel point c’est vrai, mais ce qui est certains c’est que le Salvador est probablement le pays d’Amérique Centrale dans lequel nous nous sommes sentis le plus en sécurité, et le seul où nous ayons bivouaqué. Les villes non touristiques d’Amérique centrale, quelque soit leur taille, sont parfois un peu brutes : souvent pas très belles, bruyantes, et où tous les regards sont pointés vers nous, seuls blancs du coin. C’est le cas aussi au Salvador, mais nous y avons retrouvé cette curiosité bienveillante auquel le Mexique et le Belize nous avaient habitués, et qui manquait parfois un peu au Guatemala où les regards pouvaient être plus méfiants, ou peut-être simplement plus timides.

Surf et bitcoins

Si les plages du pays sont effectivement belles, ce ne sont pour autant pas les plus belles que nous ayons vu en Amérique centrale, et je crains que cela ne se dégrade. Le pays mise son développement sur deux projets : Surf City et Bitcoin City.

Surf City consiste à faire de sa côte nord-ouest, jusqu’à il y a quelques années plutôt sauvage et arpentée par des surfeurs très roots fuyant les plages surpeuplées, en un nouvel eldorado du surf haut de gamme, à l’image de ce qui existe déjà aux Etats-Unis, au Costa Rica, dans certains coins du Mexique. Un mélange de resorts, villas à plusieurs centaines de milliers de dollars et plages privatisées.

Bitcoin City est un autre projet visant à développer l’économie du sud du pays, consistant (d’après ce que j’en ai compris) à utiliser l’énergie des volcans pour « miner du bitcoin », monnaie virtuelle officiellement en usage dans le pays. L’idée étant de transformer la petite ville tranquille de La Union en une grande métropole moderne.

Et pour rendre ces projets possibles, le gouvernement offre la possibilité à de riches investisseurs étrangers (principalement états-uniens) d’acquérir une propriété et le titre de résident sans payer de taxes, en contrepartie de leurs investissements dans l’économie locale. Donald Trump, ami et modèle du président Bukele a été l’un des premiers à franchir le pas et montrer l’exemple. Je comprends complètement que ce projet fasse rêver les salvadoriens, qui sortent d’un siècle de pauvreté et de violence et voient enfin la possibilité de ne plus vivre dans la peur et de se construire un futur. Mais j’ai du mal à y croire… Je crains que comme partout ailleurs en Amérique centrale, ce ne soit qu’une nouvelle forme de colonialisme, où les seuls vrais gagnants de l’histoire seront les investisseurs étrangers, et où la population locale gagnera autant en sécurité et niveau de vie qu’elle ne perdra en liberté et en souveraineté.

Honduras

Il existe une certaine hystérie par rapport au Honduras parmi les voyageurs à vélo. Certains décident de payer une fortune pour traverser le golfe de Fonseca en bateau, pour passer directement du Salvador au Nicaragua, par crainte de traverser ce pays. Pourtant, la criminalité est surtout concentrée dans les grandes villes et les ports, à certains passages frontaliers avec le Guatemala et le Nicaragua et dans les régions très reculées du nord-est. Mais comme dans tous les pays « dangereux », si l’on respecte certaines règles et évite certains endroits, on réduit fortement les risques.

Nous n’avons pas traîné au Honduras, par manque de temps, mais en dehors des passages de frontières interminables et sous-dimensionnés, nous avons plutôt apprécié le peu que nous en avons vu. Les routes nous ont parues plus sûres qu’au Guatemala ou au Costa Rica, loin des longues files de camions et des véhicules à contresens que nous imaginions (et que nous avons vécu au Guatemala). Les paysages étaient également plutôt jolis. Nous avons privilégié de passer notre seule nuit dans le pays avec la Croix Rouge de Nacaome, petite ville (ou plutôt grand village) tranquille, où nous avons eu le luxe d’un lit dans une chambre climatisée et où nous nous sommes sentis en sécurité même sur le marché. La population nous a semblé accueillante et bienveillante, comme au Salvador. Bien sûr nous n’avons pas trainé dehors après la nuit tombée, et nous avons roulé tôt le matin, surtout pour éviter la chaleur et un peu aussi pour éviter les vaguitos (terme d’usage courant en Amérique latine qu’on pourrait traduire par « zonards »). Nous n’avons pas traversé de grande ville, le seul point chaud sur notre route étant Choluteca, que nous avons contourné.

Est-ce que je passerais plus de temps au Honduras ? Pourquoi pas, mais bien sûr en étant prudent et en m’informant bien de la situation en temps réel avec les locaux, qui sont toujours les plus au courant. Et comme pour le reste de l’Amérique centrale, peut-être pas à vélo.

Cet article vous a plu ? Le prochain racontera notre séjour au Nicaragua, probablement le pays que nous avons préféré en Amérique Centrale.

À bientôt !

Guatemala

Bien avant le départ, le Guatemala faisait parti de ces pays sur notre route qui m’intriguaient, notamment pour sa culture indigène encore très forte. Et puis finalement, après 8 mois au Mexique, à écumer les marchés des petites villes, les musées d’anthropologie et galeries d’art et artisanat natif, les villages Purepechas et Mixtèques… Ma curiosité pour le sujet était satisfaite. Si le Guatemala est différent du Mexique, il lui ressemble aussi énormément. Je serais tenté de dire : en plus rude. Mais nous ressentons tous les choses différemment. Ce qui est intéressant ceci dit, c’est qu’en voyageant lentement on a le temps de se rendre compte du glissement culturel très progressif depuis le nord du Mexique. La cuisine guatémaltèque est finalement très proche de la cuisine mexicaine, avec moins de piment, toujours autant de tortillas et haricots et plus de chou et bananes, ainsi que des pupusas salvadoriennes qui font la transition avec le pays suivant. La façon de parler l’espagnol évolue : très proche de l’accent mexicain mais avec des intonations parfois plus caribéennes et l’utilisation intensive du « vos » qui évoque déjà la Colombie, ici plus ponctuation et accentuation que simple pronom.

Les nouveaux papes verts

L’histoire du Guatemala au 20e siècle, comme celle du reste de l’Amérique Centrale, est marquée par la domination des Etats-Unis. Dans les années 60, ce sont les compagnies fruitières américaines qui dirigeaient le pays et mataient par le feu les révoltes de paysans. Aujourd’hui, si cette domination est plus subtile et complexe, elle n’en est pas moins toujours présente. Beaucoup d’argent entre dans le pays par l’intermédiaire du tourisme, principal secteur d’activité économique du Guatemala. Pourtant, cet argent profite finalement assez peu à ses habitants : la plupart des activités touristiques, en particulier les hébergements, étant possédés par des étrangers (américains et français notamment), ou une poignée de riches guatémaltèques. Les postes à responsabilité sont souvent confiés à d’autres étrangers parlant anglais, et il est fréquent que les hébergements emploient de nombreux volontaires, voyageurs étrangers travaillant gratuitement en échange d’un lit. Les seuls emplois réellement confiés à la population locale sont les moins gratifiants : ménage, entretien des jardins et bâtiments. Et quand les profits (parfois plusieurs centaines de milliers de dollars par an) ne sont pas entièrement déclarés (ce qui semble être la norme), c’est autant d’argent qui repart à l’étranger sans jamais profiter au développement de l’économie locale. En apprenant ce fonctionnement, je comprends mieux l’accueil parfois froid et les vols ciblant les étrangers, finalement seul moyen qu’ont pu trouver certains habitants pour tirer profit de la manne touristique qu’on leur impose, qui profite de leur histoire et culture et perturbe leurs modes de vie sans les inclure dans le partage des richesses.

San Marcos, au bord du lac Atitlán est pour moi l’exemple le plus écoeurant de ce système. J’imaginais San Marcos un peu comme San Mateo, où nous avions passé quelques jours dans l’état mexicain de Oaxaca : une destination certes plutôt hippie mais avec des entreprises gérées par les locaux, qui bénéficient aux locaux et à des prix accessibles aux locaux. À l’inverse, San Marcos est surnommé la « Riviera hippie », un surnom qui résume bien ce qu’elle est : une destination luxe avec un vernis maya-pachamama new age pour lui donner un air authentique, mais une destination luxe aux prix aberrants avant tout. On y trouve des pains au chocolat plus chers qu’à Paris (3€, et ils n’ont même pas l’air bons…), un sex-shop « classe » et des gens se promenant à moitié nus dans une région encore très religieuse et pudique. Si San Marcos se veut être un temple dédié au yoga, au bien-être et à un mode de vie en harmonie avec la nature et avec les autres, c’est finalement surtout un temple de l’égocentrisme. Ses retraites de yoga avec grandes ouvertures donnant sur le lac et les volcans sont avant tout pensées pour mettre en scène son corps blanc, mince et musclé dans un cadre ultra instagrammable. Les entrepreneurs qui gèrent ces lieux se présentent comme des néo-hippies spirituels et amoureux de la nature mais ne sont finalement que des capitalistes aux cheveux longs et pieds nus, profitant du prix dérisoire des terrains et de la main d’oeuvre locale pour vivre une vie de luxe sous les tropiques pendant que leurs clients autoproclamés progressistes, écolos et ouverts d’esprit viennent spécialement des Etats-Unis par avions entiers pour passer quelques semaines au soleil, dans une petite bulle d’entre-soi coupée du monde et loin du froid hivernal nord américain.

Pédaler

Après près d’un mois dans le pays, j’ai encore du mal à savoir si j’ai aimé voyager ici. Une chose est sûre : à vélo, c’était horrible. Les routes sont mal conçues, étroites, biscornues, raides. Les bas-côtés sont séparés de la route principale par une haute marche, ils apparaissent et disparaissent, s’élargissent et se rétrécissent. Il faut savoir s’y jeter lorsqu’un camion klaxonne nerveusement dans notre dos, et revenir sur la route lorsqu’il est jonché de débris de verre, de branches d’arbres traîtresses ou de déchets. Au Guatemala, le permis de conduire est facultatif : la seule chose que contrôle la police est la carte grise du véhicule. De toute façon, le permis ne s’obtient pas, il s’achète : il n’y a pas d’école de conduite, les conducteurs apprennent sur le tas et reproduisent ainsi les comportements dans lesquels ils baignent. Les vieilles dames se signent en montant dans les bus, qui sont couverts d’inscriptions rappelant que la sécurité du véhicule est assurée par Dieu et non pas par le conducteur. Rassurant. Rouler à contre-sens et ne pas respecter les limites de vitesse est tout à fait normal, dépasser dans les virages, klaxonner et frôler agressivement les autres usagers presque un signe de virilité. Le Guatemala est extrêmement macho et cela se ressent jusque sur la route. Hansi, un cycliste finlandais à cuissard court et cheveux longs nous a confié avoir subi des moqueries homophobes. Elisa a fréquemment droit à des regards, gestes et mots désagréables. Moi même je me suis fait insulter plusieurs fois. Alors que depuis le Canada la plupart des gens étaient souriants, nous saluaient chaleureusement, parfois même nous offraient de l’eau, des fruits voire l’hospitalité spontanément, au Guatemala les regards sont souvent fuyants, parfois moqueurs voire assassins. Difficile de se sentir en sécurité et de rechercher l’échange dans ces situations. Heureusement nous avons aussi croisé des personnes très sympathiques, notamment dans la capitale ou à Antigua, où la culture du vélo est plus développée et où les gens sont certainement plus éduqués et habitués à voir des étrangers. Le pays étant très pauvre (plus de 50% de la population sous le seuil de pauvreté), c’est assez étonnant que la pratique du vélo n’y soit pas plus développée. On croise presque plus de beaux vélos de loisirs que de vélos utilitaires. J’ai d’ailleurs énormément de respect et de compassion pour ces cyclistes et coureurs de la capitale, qui pratiquent leur activité sur les autoroutes encombrées, extrêmement polluées, bruyantes et dangereuses autour de la ville. Sortir de Guatemala Ciudad fut probablement ma journée de vélo la plus désagréable et si elle n’a duré que 3h, je me suis mouché noir de gaz d’échappements pendant plusieurs jours après. Imaginer qu’on puisse le faire par plaisir ou pour « garder la santé » me dépasse complètement.

Notre deuxième pire journée de vélo au Guatemala fut pour rejoindre la côte et quitter le pays. À 1500m d’altitude, bien au frais sous les nuages d’Antigua, nous n’étions pas près à l’écart de température qui nous attendait au niveau de la mer, côté Pacifique. Cette étape n’était que de 100km dont 40 de descente, sans montées significatives. Sur le papier, elle aurait du être terminée en 4h. Mais la chaleur écrasante, l’absence d’ombre, le bitume brûlant, les feux de déchets en bord de route, les pots d’échappement et notre inadaptation à ce climat ont transformé cette journée en un long chemin de croix, où chaque pente de plus d’1% devenait une torture. Moi qui supporte habituellement bien la chaleur, j’ai souvent senti mon rythme cardiaque s’emballer et ma tête surchauffer. Entre midi et 15h, heures les le plus chaudes, nous nous arrêtions pratiquement toutes les 10min pour nous assoir, boire et reprendre notre souffle… Un long calvaire. Finalement, le corps s’habitue et les journées suivantes ont été rafraîchies d’un vent frais bien agréable qui nous a permis de traverser les pays suivants sans peine.

La Jungle

Heureusement, il n’y a pas que le vélo. Sur presque un mois dans le pays, nous n’aurons pédalé que 7 jours. C’est probablement le premier pays où je ne ressens aucune frustration à monter dans un bus. La nature du Guatemala est riche et variée, et le pays étant petit on passe vite d’un écosystème à un autre. Bien qu’étant colonisé et déboisé depuis les années 60 et surtout 90, le nord du pays dispose encore de quelques bouts de jungle préservés, à vocation notamment touristique. Ces petits coins de paradis regorgent de biodiversité et d’anciennes villes mayas aujourd’hui peuplées de singes, de jaguars et de dizaines d’espèces d’oiseaux plus belles les unes que les autres. Les quelques jours que nous avons passé à camper dans la jungle à Yaxcha, puis sur le bateau de mes parents à Rio Dulce ont été une vraie bouffée de nature. Puis au lac Atitlan, nous avons passé 4 jours à ne rien faire dans un camping où les nombreux arbres fruitiers attiraient toutes sortes d’oiseaux. Nos voisins, ornithologues amateurs, ont compté 45 espèces différentes en une seule matinée !

Fuego

Pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous avons laissé les vélos de côté pour aller randonner à pied et camper pendant deux jours. Quel meilleur endroit que le volcan Acatenango pour ce changement de rythme ? Le sentier débute à 2500m d’altitude et monte jusqu’au sommet à 3976m. Si ce sentier est très fréquenté par les groupes, en planifiant bien son heure de départ et son itinéraire on se retrouve finalement facilement presque seuls dans la nature. Et quelle nature : l’ascension traverse quatre étages de végétation : champs de maïs et vergers, forêts tropicale humide, forêt des brumes et forêt de pins. Et le clou du spectacle : le sommet, avec la vue sur le volcan actif Fuego crachant à intervalle régulier des nuages de fumée noire au dessus de la mer de nuage d’où dépassent comme des îles les principaux sommets de la cordillère volcanique. Une fois la nuit tombée, le froid devient mordant et le spectacle encore plus beau, puisque la lave du Fuego, invisible dans la lumière trop forte de la journée, apparait. C’est un véritable feu d’artifice, un spectacle son et lumière où les plus grosses explosions résonnent dans la nuit pendant que les rochers incandescents jaillissent dans le ciel et roulent le long des pentes.

En Amérique centrale, c’est au final plus ou moins ce que nous imaginions : souffrir à vélo, mais découvrir la richesse naturelle et culturelle de cette région. Nous espérons seulement que les rapports avec les habitants des prochains pays soient un peu plus faciles. Les Salvadoriens et Costaricains ont la réputation d’être aussi accueillants que les mexicains : nous avons hâte de les rencontrer !

Belize

Avant d’entrer au Belize, nous ne savions pas grand chose de ce pays mis à part qu’il était plutôt cher, anglophone et très peu peuplé. Et à vrai dire, nous n’avions pas vraiment envie d’en savoir plus, pour le découvrir avec surprise.

Melting pot

Au passage de la frontière, nous sommes accueillis par un vieux rasta en uniforme de douanier, un peu avachi, qui nous souhaite la bienvenue. Ça pose l’ambiance. Côté mexicain, la route était large, bien entretenue avec un beau bas-côté pour les vélos. De ce côté-ci, c’est une route étroite dans un bitume grossier sans marquage et pratiquement sans circulation. On se croirait revenus au nord du Canada. Les paysages du nord sont assez monotones : c’est très plat et la forêt alterne avec des parcelles défrichées pour la culture de la canne à sucre et de la coco. Un panneau indique qu’en 1980, la forêt recouvrait 75% du pays contre seulement 62% aujourd’hui. Le panneau incite donc à utiliser plutôt des sèches-mains électriques que du papier… Pas sûr que la production de papier soit la cause réelle de la déforestation, en tout cas au Belize.

Dans le nord du pays, à ma surprise, la population est très majoritairement hispanique. À notre passage, tout le monde arrête ses activités pour nous saluer. Les gens sont très chaleureux et viennent nous parler, ça change du Yucatan. Ce soir nous dormons chez Rigoberto, qui gère la casa ciclista de Carmelita, à environ 70km de la frontière. Il pleut beaucoup, nous sommes trempés et nous découvrons que les sacs étanches dans lesquels nous mettons nos sacs de couchages et affaires de nuit prennent l’eau… Mauvaise surprise. Heureusement, Rigoberto nous offre un abri pour notre tente et pour étendre nos affaires mouillées. Pendant toute la semaine que nous passons dans le pays, l’air est tellement saturé d’humidité que nos affaires ne sèchent que si elles sont directement exposées au soleil. Celui-ci se montre rarement les premiers jours, et des grosses averses sorties de nulle part juste quand nos vêtements commençaient à sécher ruinent nos efforts. Dans ce pays on entend la pluie arriver : un bruissement lointain, de plus en plus fort, signifie que nous avons environ 10 secondes pour nous mettre à l’abri. Rigoberto héberge également une dame salvadorienne, qui est arrivée au Belize dans les années 80 lorsqu’elle était une petite fille. Elle nous explique que beaucoup de Honduriens, Salvadoriens, Guatémaltèques vivent ici.

Après Carmelita, nous bifurquons sur une route de terre vers le site maya d’Altun Ha. Rigoberto nous prévient que c’est une route un peu sauvage, il n’y aura pas grand monde pour nous aider en cas de pépin. Ça tombe bien, c’est ce qu’on aime ! À peine entrés sur cette route, nous ne croisons plus aucun hispanique mais uniquement des noirs créoles. Changement d’ambiance radicale… Cette petite route n’est pas la plus jolie non plus, mais son ambiance de brousse est plutôt sympa. Nous traversons des villages assez reculés, où encore une fois, les gens viennent nous parler. Quelques animaux aussi : coatis, tortues… En bord de route, la jungle est extrêmement dense. Nous essayons de voir à travers les feuillages : c’est sombre, humide, marécageux… Impossible de camper ici, à moins d’avoir une machette, des bottes en caoutchouc, un hamac complet avec moustiquaire et de quoi suspendre nos affaires dans les arbres. Le soir, nous campons donc chez Enrique, trinidadien passé par le Venezuela avant d’arriver au Belize il y a une quinzaine d’années. Enrique nous explique les difficultés pour s’installer en temps qu’étranger, et qui plus est en temps que seul étranger du village. C’est un sujet qui a l’air assez courant parmi les immigrants dans ce pays, quel que soit leur pays d’origine.

D’ailleurs des immigrants, il y en a beaucoup. Le pays est un véritable melting-pot : bélizéens noirs de culture caribéenne anglophone, hispaniques d’Amérique centrale, mennonites (sorte de secte protestante intégriste de colons agricole germanophone très répandue en Amérique), blancs européens et nord-américains, épiciers chinois et indiens…

Western

Tout ce petit monde, qui vit côte à côte mais sans vraiment se mélanger, contribue à l’ambiance de far west. Le Belize est un pays récent, indépendant depuis 1981. C’est un pays en construction : comme dit plus tôt, il était recouvert de jungle à 75% lors de son indépendance. Les produits alimentaires sont majoritairement importés des Etats-Unis et du Mexique, et sont par conséquent assez chers. Tout comme dans le nord du Canada, ou aux Etats-Unis il y a une centaine d’année, on peut encore y acheter quelques hectares de nature vierge à défricher pour développer un projet agricole ou touristique. De ce fait, les villes sont plutôt petites et fonctionnelles : on y va juste pour faire ses courses au magasin de bricolage et acheter les produits alimentaires qu’on n’a pas sur sa parcelle. L’habitat est très dispersé, étalé le long des routes. Exactement comme au Canada. Le pays a beau être très peu densément peuplé, lorsqu’on le parcourt par la route on ne s’en rend pas vraiment compte, puisque c’est le long de ces rares routes que les gens vivent. Comme en Amérique du Nord, ceux qui peuvent se payer une voiture roulent plutôt en gros pickups surdimensionnés. Et comme en Amérique du Nord, la religion est omniprésente, de manière un peu weird (bizarre): hauts-parleurs des églises qui crachent du gospel à plein régime, citations de la bible ou messages religieux creepy (flippant) taguées sur les murs : « If you remove God from the constitution of Belize, the Devil will enter it » (« si nous retirons Dieu de la constitution du Belize, le Diable y entrera »). Bref, une bonne ambiance de far west nord-américain. Pour Elisa, le pays évoque la Louisiane, avec ses marécages, ses maisons sur pilotis et ses petites églises de cultes bizarres. Ne manquent que les champs de coton et de tabac.

So british

Etant une ancienne colonie anglaise il y a encore peu de temps, l’influence britannique est marquée. La grosse brasserie locale produit des stouts et des ales (pas très bonnes malheureusement) et en marques étrangères on trouve plus de Guinness que de lagers. Les toilettes sont toujours gratuites et très propres (gros confort après le Mexique). L’architecture est dans un style colonial anglo-saxon, avec des maisons légères en bois sur pilotis plutôt que des gros cubes de solide ciment latino-américain. Des villages portent des noms évocateurs, comme Teakettle (« théière »). Les boulangeries regorgent de pudding, banana breads moelleux et roulés à la cannelle : un vrai bonheur, rien à voir avec les brioches toutes sèches du Mexique. Dans les supermarchés, on trouve des biscuits anglais et des flocons d’avoine. Et bien sûr, les gazons sont toujours impeccablement tondus. Sans parler de la reine Elizabeth sur les billets : le pays fait toujours partie du Commonwealth.

Ce mélange de far west british à l’odeur de cannabis peuplé de gens polis et agréables nous donne vraiment l’impression d’être dans un petit Canada tropical. Ça donne envie de s’aventurer un peu plus dans le wilderness (le monde « sauvage »), malheureusement nous disposons d’un temps très restreint pour notre traversée de l’Amérique centrale et les fortes pluies des dernières semaines rendent la navigation en dehors des routes principales compliquées, voire impossibles en raison des crues. Dommage ! Nous aurons au moins eu un aperçu de ce petit pays qui ne nous évoquait rien, et nous nous verrions pourquoi pas revenir un jour pour l’explorer un peu plus. Et puis ce serait l’occasion de poser LA question qui m’intéressait, et que je n’ai jamais réussi à placer dans une discussion à tous ces gens venus d’ailleurs : mais comment en êtes vous arrivés à vous installer dans ce petit pays que personne ne connait ?

Bye Bye Mexico

Moins d’une semaine que nous sommes revenus au Mexique et il est déjà temps de partir. Pas parce que nous en avons fait le tour, loin de là. Nous reviendrons très certainement un jour revoir ce beau pays. Mais d’autres contrées nous appellent. Ou plutôt, la route nous appelle.

Cette dernière semaine, nous n’avons même pas fait de tourisme. Pas vraiment envie. l’État où nous nous trouvons (Quintana Roo) est le plus touristique du pays et même une des régions les plus visitées du monde. Nous ne sommes que des étrangers parmi tant d’autres. Ici trois types de visiteurs cohabitent : des plongeurs, des backpackers tendance neohippies et des familles et retraités à fort pouvoir d’achat. Étonnamment tous attirés par les mêmes endroits, par la nature incroyable, et incroyablement chèrement vendue : tout se paie, et le plus souvent au prix fort : camper, se baigner dans une rivière ou un cenote… Il paraît que les prix ont été multipliés parfois par dix ces dernières années et qu’une plongée ici coûte aussi cher qu’en Australie, l’un des pays les plus chers du monde. Seules les plages, propriétés fédérales, ne peuvent être privatisées au Mexique. Alors on y passe nos journées, en attendant de reprendre la route.

Bacalar, Tulum… Ces endroits sont magnifiques et pourtant nous n’avons pas un désir intense de les voir. N’avoir pas encore commencé à rouler ne nous donne pas envie de nous arrêter et profiter. L’appel du bitume est plus fort que celui de la plage. Mais je comprends tout à fait les gens qui viennent passer leurs vacances ici. Je ne serais pas surpris qu’un jour nous revenions, dans un autre état d’esprit et avec un autre budget.

À Bacalar nous avons rencontré un couple de français en van. C’est intéressant d’échanger avec des gens qui visitent les mêmes endroits que nous, mais d’une autre manière. Si voyager en van semble sur le papier plus confortable, c’est beaucoup plus contraignant que le vélo. Les passages de frontière sont plus compliqués, la sécurité aussi : alors que nous n’avons jamais eux le moindre ennui au Mexique, les motorisés se font apparemment fréquemment emmerder par des policiers corrompus. Et si un vélo peut facilement se mettre en sécurité dans une chambre d’hôtel, ce n’est pas le cas d’un véhicule motorisé. Le van au Canada, pourquoi pas, mais en Amérique centrale je préfère ma bicyclette.

Nous avons aussi rencontré deux autres voyageurs à vélo. Mark, la quarantaine, parti d’Allemagne en 2016. La location de son appartement finance son voyage. Pas de contrainte d’argent, donc pas de contrainte de temps non plus. Il avance à son rythme au gré des rencontres et des expériences. La belle vie.

Une deuxième cyclotouriste, avec qui nous parlons à peine 5 minutes mais qui nous déballe tout de sa vie, de sa vision du voyage à vélo ainsi que quelques conseils non sollicités sans s’intéresser le moins du monde à notre façon de voyager (« il faut ralentir, ne paie jamais pour rien, juste en énergie »). Elle entre clairement dans ma catégorie « hippie énervant » : ces gens qui croient être des exemples d’ouverture d’esprit et de compréhension mais ne s’intéressent pas aux autres et méprisent ceux qui ne pensent pas comme eux.

Bref, autant j’étais à l’aise partout ailleurs au Mexique, autant ici je ne me sens pas trop à ma place. Le Belize sera différent, pas forcément plus facile (probablement plutôt l’inverse), mais ce sera au moins une nouvelle expérience.

Cuba

Un mois sans les vélos pour voyager différemment, et se rappeler à quel point la liberté et la sympathie dans le regard des gens que procure la bicyclette sont précieuses. L’archipel est immense, presque sans voitures, sa nature bien préservée et l’explorer à vélo loin des endroits touristiques doit être un pur bonheur. On garde quand même un très bon souvenir (ce qui n’était pas gagné les premiers jours) et on reviendra s’en faire une meilleure idée !

À notre sortie de l’avion, plusieurs choses nous frappent. Le climat d’abord, chaud et humide, bien différent de celui du centre du Mexique. Puis les infrastructures : on se croirait revenu plusieurs décennies en arrière. À quelques détails près : les toilettes sont maintenant équipés de sèche-main avec détecteur de présence, et sur les bureau d’écolier en bois des officiels de la douane et du ministère de la santé sont posés des ordinateurs portables. À part ça, rien ne semble avoir bougé depuis l’époque de la révolution. Il faut ensuite prendre le taxi pour rejoindre la Havane, à une vingtaine de kilomètres. Deuxième choc : à l’exception de quelques taxis et charrettes à cheval, la large autoroute est déserte. Même en ville, les voitures sont rares. Les moyens de transport prédominants : traction animale, motos électriques, vélo (et vélotaxi). Je suis même surpris de voir quelques cyclistes loisirs assez bien équipés.

La Havane

Je pense que tous les visiteurs qui se rendent à Cuba ont une image fantasmée de la Havane. Que ce soit celle pré-révolution des grands hôtels américains et voitures d’époque, ou celle du Buena Vista Social Club et de la musique cubaine omniprésente : tout ceci n’est qu’illusion. Le quartier Vieja, inscrit au patrimoine de l’Unesco et qui bénéficie de fonds pour sa restauration donne plus l’impression d’être dans un parc d’attraction plutôt que dans une ville véritable, avec ses bars et restaurants tout neufs et ses galeries d’art. C’est joli, mais pas besoin de creuser bien profond pour se rendre compte que sous le vernis, c’est compliqué : à chaque coin de rue, des jineteros qui connaissent quelques mots de toutes les langues du monde ou presque abordent le chaland pour essayer de lui soutirer quelques euros, insistant lourdement pour l’emmener boire le meilleur mojito de la capitale au bar du Che (et toucher une commission au passage) ou vendre des cartes sim 10 fois plus chères que le prix officiel et parfois périmées. La démarche est toujours la même : « Français ? Oulala oui-oui, ça va bien ? J’adore Paris et Mbappé ». À la longue, c’est usant. On passe rapidement sur la défensive : on finit par s’attendre à ce que chaque personne qui nous sourit essaie de nous la faire à l’envers et on devient méfiant, même avec les (très rares) personnes authentiquement sympathiques qui osent nous aborder. À vrai dire, même en dehors de La Havane, le pays est tellement touristique et les relations touristes/locaux tellement asymétriques que je finis par avoir l’impression que les sourires et la sympathie s’achètent, et de préférence en euros. Les gens qui n’ont rien à gagner avec nous sont généralement totalement indifférents, voire même antipathiques. Le pire sont les employés de services : au mieux amorphes, poussant de grands soupirs lorsque nous arrivons à leur caisse et qu’ils doivent détourner les yeux de leur smartphone. Au pire, carrément désagréables. Il faut dire que la plupart des emplois ne sont pas franchement valorisants : salaires ridiculement bas, tâches ultra monotones, moyens techniques pratiquement toujours en panne… Après l’incroyable générosité des mexicains, avec qui la règle est de dire oui à tout pour faire des rencontres et vivre des expériences incroyables, Cuba nous parait bien antipathique.

Les havanais avec qui nous réussissons à discuter disent tous la même chose : la situation n’a jamais été aussi intenable. Un enseignant gagne 2000 pesos par mois (environ 17€ au taux de change actuel), un médecin 6000 (50€), un policier 12000 (100€). Ceux qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont de la famille à l’étranger ou travaillent dans le tourisme : un repas dans un restaurant touristique coûte à partir de 10€, une chambre en casa particular autour de 25€ la nuit, un tour d’une heure dans une vieille voiture américaine 30€ : des prix comparables à ceux de l’Europe dans un pays où les salaires sont environ 100 fois plus bas qu’en France… Il y a quelque chose d’indécent dans ce système, où le touriste s’offre des vacances de luxe à prix d’or qui profitent seulement à quelques chanceux et surtout à la famille dirigeante (qui possède les restaurants les plus chers, la plupart des hôtels et toutes les infrastructures touristiques rentables : marinas, accès aux sentiers de randonnées etc), pendant que la majorité de la population lutte pour survivre.

Dans les autres quartiers, on peut se déplacer plus tranquillement et se rendre compte de la vraie vie dans la capitale. Les bâtiments sont délabrés et tombent littéralement en ruine, tout en étant toujours habités. Se nourrir est compliqué. Les files d’attente devant des épiceries quasiment vides sont longues comme un jour sans pain. On trouve quelques restaurants de quartier, où les portions sont petites et mesurés très précisément et où l’on mange la même chose que dans les restaurants touristiques (du riz, un peu de viande et du chou), pour dix fois moins cher. Côté positif de la pénurie : les couverts et boîtes en cartons dans lesquels est servie à la nourriture dans les stands de rue sont payants, et pratiquement tous le monde vient avec sa gamelle et sa cuiller. Résultat : très peu de déchets, le pays est globalement très propre.

À part quelques fruits et légumes, pratiquement toute la nourriture est importé. On trouve de la bière de tous les pays du monde sauf de Cuba. Du riz mexicain et des tortillas danoises… à des prix indécents.

Cap sur les cayos

Les quelques jours passés à la Havane et à Cienfuegos ont été vraiment difficiles moralement. Elisa et moi n’avons qu’une envie : retourner au Mexique. C’est le bon moment pour embarquer sur le voilier de mes parents, en escale dans le sud de l’île, et larguer les amarres direction l’archipel des Canarreos après avoir rempli la cale de riz, de sauce tomate, de 15kg de fruits et légumes frais et d’oeufs trouvés miraculeusement (la rumeur dit qu’un important stock est arrivé la semaine précédent les élections des représentants locaux du Parti, qui tombaient la veille de notre départ…). À environ 45 milles nautiques de l’île principale (environ 70 km), cet archipel est composé de petits cayos, îles coralliennes dispersées sur une mer bleu azur à 27 degrés Celsius. Seules quatre îles sont habitées : Cayo Largo, où est concentrée l’ensemble de l’activité touristique de l’archipel (mais où l’on peut quand même être seul sur la plage en plein weekend de Pâques). Cayo Campos et Cayo Cantiles, où quatre rangers sensés protéger la faune survivent en mangeant des iguanes, des langoustes et des lapins qu’ils ont apportés du continent. Et Cayo Guano et ses deux gardiens de phare, qui passent une partie de leur journée à pêcher et chasser pour échanger leurs prises contre du rhum et d’autres produits tout aussi indispensables avec les rares voiliers de passage.

Comme le vélo, le voilier est un moyen de transport qui permet d’avancer silencieusement et sans énergie fossile (ou presque) pour accéder aux endroits les plus reculés, qu’aucun transport public ne dessert. La différence est qu’à vélo notre capacité de stockage limitée ne nous permet que de traverser ces endroits. En voilier, transporter deux semaines de nourriture et d’eau est une formalité. Il y a même un petit frigo à bord qui permet (quand il ne tombe pas en panne) d’avoir des bières presque fraîches à portée de main. Passer deux semaines à manger du riz à la tomate seuls sur des îles désertes : le grand luxe à la cubaine.

Si les paysages de mangroves et de petits ilots coralliens parsemés au milieu de l’immensité bleue sont intriguant, le plus magique se passe sous l’eau. Du fait de la très faible présence humaine, la faune et la flore sous-marine sont particulièrement bien préservés. Les récifs de corail paraissent être de véritables villes animales, où les animaux indifférents à notre présence vaquent à leurs activités. Nous y avons croisé des barracudas à la pelle, généralement par groupe de deux ou trois; des poissons-volants sautant par bancs entier dans un bruissement au dessus de l’eau, pour essayer d’échapper aux dents des dorades; des raies immenses semblables à des fantômes voletant au dessus des tours de corail et des gorgones dans la nuit américaine des métropoles sous-marines; des requins et leurs escortes de poisson pilote; nos propres escortes de dauphins, jouant autour du bateau en poussant de petits cris; des langoustes peu craintives sortant de leurs trous à notre passage et agitant leurs antennes comme pour nous saluer; des oursins d’un rouge flamboyant et des centaines de poissons de toutes les tailles et couleurs dont j’ignore totalement les noms.

À l’exception de Cayo Largo, qui dispose d’un aéroport et d’un terminal de ferry, cet archipel est totalement inaccessible à moins d’avoir un bateau. Cuba étant un peu à l’écart des routes maritimes classiques, et un peu compliqué d’un point de vue administratif et logistique, assez peu de marins font le détour. C’est notre chance : en deux semaines de navigation, en dehors de Cayo Largo nous n’aurons croisé pratiquement personne. Jamais je n’aurais cru, après avoir traversé le nord du Canada et le désert de Basse-Californie, que nous trouverions l’endroit le plus sauvage et préservé de notre voyage dans les Caraïbes. C’est là aussi une grande différence entre le voilier et le vélo : pour avancer en vélo, il faut une route, ou au moins un chemin. Et s’il y a un chemin, c’est pour relier des endroits habités. À la voile, nous glissons simplement sur l’eau et pouvons accéder à n’importe quel endroit, pourvu qu’on puisse y jeter l’ancre.

Topes de Collantes

Lorsque nous revenons sur terre après deux semaines de navigation, j’ai une petite appréhension. Pas envie de retrouver l’île principale, subir le bruit, devoir faire des efforts pour esquiver les jineteros, devoir à nouveau galérer pour manger et se déplacer avec un budget raisonnable… Au même moment je lis la « Longue Route » de Bernard Moitessier, qui après plusieurs mois seul en mer se sent bien, dans sa zone de confort et ne souhaite pas retrouver la terre. Je ressens un peu la même chose.

Finalement le retour se fait en douceur. Nous avons loué une cabane à Topes de Collantes, un massif montagneux dans le sud de l’île. À 800m d’altitude, l’air est déjà beaucoup plus frais. Nous prévoyions de faire beaucoup de randonnée, mais nous déchantons un peu une fois sur place : il faut un permis pour chaque sentier « officiel », qui coûte 10€ par jour et par personne, qui doit être acheté le jour même au centre d’information (à 30min de notre cabane) et ne peut être payé que par carte bancaire. Les joies de l’administration cubaine. Les sentiers sont en plus très courts : pas de quoi occuper une journée. Ça fait cher la balade : on se rabat finalement sur quelques sentiers et routes non entretenus. Heureusement, notre cabane est installée dans un endroit magique. Malgré la proximité du village, nous n’entendons que des bruits naturels. Le chant des oiseaux le matin, le silence l’après-midi et la cacophonie tonitruante d’insectes, batraciens et rapaces nocturnes à la tombée de la nuit. Un endroit magique où il fait bon passer la journée dans le hamac ou le poste d’observation construit dans un arbre et juste contempler le spectacle qui s’offre à nous en profitant de la fraicheur du climat. Cerise sur le gâteau : petit-déjeuner et diner sont inclus, et notre hôte est un véritable chef qui travaille avec des produits locaux. Herbes et fruits du jardin, écrevisses pêchées dans la rivière qui borde la parcelle… On se régale.

Trinidad

Trinidad est LA ville touristique par excellence. Le centre tout petit et très joli s’anime tous les soirs lorsque les musiciens prennent place dans les bars, restaurants et lieux culturels et font résonner la ville au rythmes du son cubain, de la salsa et de la rumba. Les vieux cubains tout de blanc vêtus se déhanchent sans se presser et nous les observons en sirotant des mojitos à des prix raisonnables. Les interactions avec les locaux sont un peu plus agréables qu’à la Havane et nous nous détendons enfin.

À Trinidad tout le monde nous dit d’aller voir Playa Ancon, qui serait la plus belle plage des Caraïbes. La plage est située à une dizaine de kilomètres de la ville. Une bonne occasion de louer des vélos pour une petite balade. Malgré nos vieux vélos inconfortables, quel pied d’être enfin libres de nos mouvements ! Pédaler à Cuba est un vrai bonheur : les routes sont presque vides de voitures, la plupart des gens se déplaçant à vélo, à cheval ou en moto électrique. Autre avantage : fini les taxis et tuktuks qui nous harcelaient jusque là. La seule personne qui nous aborde veut juste s’assurer que tout va bien alors que nous sommes arrêtés pour regarder la carte. Nous retrouvons les plaisirs simple du voyage à vélo.

Sans surprise, Playa Ancon est certes jolie mais ne nous impressionne pas tellement après nos deux semaines dans les cayos. Peu importe, ce qui compte ce n’est pas la destination mais le voyage !

Come-back

Cuba attire pour le charme désuet de ses vieilles voitures, ses peintures de Che Guevara et son côté figé dans le temps. Mais le vrai trésor de Cuba, c’est finalement ses étendues de nature intacte plus que son image de carte postale. En 1 mois, nous avons vu une infime partie du plus grand pays des Caraïbes et, en dehors des villes, avons souvent été seuls ou presque dans la nature. Si les premiers jours à La Havane et dans une moindre mesure à Cienfuegos ont été très difficiles moralement, le reste du pays m’a finalement donné envie d’en voir un peu plus. Revenir à Cuba, pourquoi pas, mais à vélo cette fois. Les routes pratiquement désertes, la criminalité quasiment inexistante et l’intérieur très peu peuplé qui semble être le paradis du bivouac en hamac donnent envie de découvrir l’intérieur du pays de manière un peu plus aventurière, en dehors du cadre imposé par le gouvernement qui a tendance à vouloir un peu trop tout contrôler.

Retour au pays natal

Après être partis voyager à vélo pendant 1 an et demi sur le continent américain et avoir fini par saturer, nous sommes rentrés au pays. Faire un tour (toujours à vélo) de la famille et des copains a été une véritable thérapie qui nous a aidé à prendre du recul sur les expériences que nous avions vécues. Redécouvrir le goût et la qualité incroyable de la nourriture française, le plaisir du vélo et du bivouac facile sur les petites routes bretonnes… Mais aussi réentendre l’insupportable expression « bon courage » tellement plus négative que les « profitez bien » entendus en anglais et espagnol pendant des mois, subir à nouveau l’odeur de la cigarette dans les lieux publics… Ce petit voyage au pays natal a été l’occasion de renouer avec l’excitation de la découverte : retrouver son pays et le voir avec un regard neuf et plus de recul pour mieux le comprendre et nous comprendre.

À Oaxaca, au sud du Mexique, la fièvre nous a forcé à faire une pause. Une énième pause depuis que nous avions quitté Mexico quelques semaines plus tôt. Après la canicule et les intoxications alimentaires, cette fois-ci ce furent les moustiques qui nous arrêtèrent… Le rythme décousu des dernières semaines avait achevé notre motivation. Notre prochain objectif, le Guatemala, était à la fois très proche géographiquement et très loin dans le temps, puisque nous avions rendez-vous avec mes parents pour y fêter Noël, 4 mois et demi plus tard. 4 mois et demi pour parcourir moins de 1000 kilomètres : l’excitation du voyage disparait vite quand on a l’impression de tuer le temps. Elisa n’avait déjà plus l’envie quand nous sommes repartis de Mexico, et je l’ai perdue à mon tour. Dans cette petite chambre d’hôtel de Oaxaca, nous avons pris la décision de faire une pause dans notre voyage et rentrer quelques mois en France. Dans notre classement des projets qui nous donnaient envie, celui-ci était bien plus haut que de continuer à rouler vers le sud ou de faire une longue pause au Mexique. À quoi bon continuer quand l’envie n’est plus là ? Pour être sûrs de reprendre notre voyage, nous avons laissé nos vélos et une partie de notre équipement à Playa Del Carmen, chez une amie.

À peine le vol réservé, notre excitation est revenue. Nous avions retrouvé un projet motivant avec des dates butoir à respecter. Dans notre petite chambre d’hôtel oaxaqueña, en plus de lister ce que nous avions à faire avant notre départ puis une fois en France, nous avons aussi fait une autre liste, plus personnelle : qu’avions-nous envie de manger à notre retour ? Etonnamment, la nourriture française ne nous a pas manqué une seule fois en un an et demi de voyage : nous nous satisfaisions de ce que nous trouvions, chaque pays ayant ses bons produits réconfortants en cas de coup au moral. Alors que nous nous en étions passé sans peine pendant des mois, pendant les quelques jours avant le vol il nous a été impossible de penser à autre chose qu’à de la baguette, du bon fromage français et de la bière artisanale (très chère et rarement bonne au Mexique).

Une fois en France, retourner en Amérique Centrale trois mois plus tard semblait une véritable corvée dont nous n’avions plus aucune envie. Après 8 mois au Mexique et à Cuba, nous rêvions d’espace et de nature, plus tellement de densité humaine et de découvertes culturelles. Nous sommes restés trop longtemps dans le même pays, magnifique et fascinant mais qui peut être usant à la longue. Le Mexique est un film de Kusturica : baroque, coloré, joyeux, bruyant, souvent absurde, parfois violent. On y croise des cowboys à dos d’âne, des sorcières édentées qui préparent aussi bien des filtres d’amour que des potions pour calmer les ardeurs des maris infidèles, des fanfares, des chanteurs de karaokés de rue totalement faux mais passionnés, des borrachos endormis dans le caniveau, des pétards à la moindre occasion (et elles sont nombreuses), des fêtes religieuses pour tout et n’importe quoi, des marchands ambulants qui vendent de délicieux « tamalitos oaxaqueños tamalitos calientitos » ou achètent des matelas, poêles, machines à laver ou n’importe quelle autre vieille ferraille; des mariachis embauchés pour chanter des sérénades au milieu de la nuit, beaucoup de chapeaux, de moustaches, de maris feignants et de grands mères qui tiennent la baraque. C’est un univers fascinant mais un peu fatiguant où tout peut arriver à toute heure. Il faut savoir faire preuve de souplesse et de patience et accepter de se laisser entraîner par un rythme nonchalant. Par contraste, la France est un pays incroyablement silencieux, vide d’humains, froid et prévisible, mais reposant. Alors nous avons fouillé dans nos affaires pour rassembler un peu de matériel de camping et de vélo, emprunté ce qui nous manquait et sommes partis sur les routes à la rencontre de nos amis et de nos familles que nous n’avions pas vu depuis longtemps. Ce pèlerinage a agi comme une véritable thérapie, qui nous a redonné le goût de l’exploration, des rencontres et nous a aidé à assimiler l’aventure que nous venions de vivre pendant cette année et demi. Raconter notre voyage plusieurs fois par jour, soumettre nos histoires à des regards nouveaux, répondre à des questions auxquelles nous n’avions pas pensé nous a permis de revivre notre aventure, de dépasser ce point de saturation que nous avions atteint et de mieux assimiler ce que nous avions vécu et comment cela nous a transformé. Cela nous a même donné un peu envie de repartir…

Nourris aux films et aux réseaux sociaux d’aventuriers de la pédale, nous rêvions d’une grande traversée des Amériques en 2 à 3 ans, du nord au sud et d’une traite. L’Amérique du Nord n’était pour nous qu’un hors d’oeuvre, une mise en jambe avant d’attaquer le vif du sujet : les traversées du désert en Amérique du Sud, les hautes ascensions des volcans d’Amérique Centrale et des montagnes andines. Peut-être inconsciemment, nous rêvions d’exceptionnel, puisque c’est souvent ce qui est mis en avant dans les récits d’aventure. Nous nous sommes finalement rendus comptes que l’aventure est partout et pas seulement dans les paysages grandioses. Si ceux-ci font de belles cartes postales, ce ne sont pas eux qui nous font évoluer et changent notre regard sur nous-même et sur le monde. Nous avons finalement appris plus de nos rencontres, des longues journées de pédalage sur des routes monotones et des situations inconfortables que des jours d’extase et de pur plaisir sur des sections plus grandioses ou naturelles, même si ceux-ci sont indispensables pour entretenir la flamme tout au long de la route. Finalement voyager au long cours quelque soit le moyen de transport, c’est comme le vélo : tout est question d’équilibre.

Il nous aura bien fallu 3 mois pour retrouver le désir de reprendre la route et faire la paix avec nous même, passer au-delà du sentiment d’échec et de la honte de cet aller-retour en avion. C’est comme ça. Et s’il le fallait pour retrouver l’envie, c’est bien ainsi. Revoir les amis, la famille, les petits qui grandissent et les vieux qui vieillissent, ça n’a tout simplement pas de prix. Nous avons probablement passé les semaines les plus heureuses de notre vie pendant cette pause. Maintenant il est temps de retrouver la pluie, le froid, la chaleur, l’inconfort et la fatigue, car « quand tu aimes il faut partir* ».

Alors qu’en ce début d’automne s’enchaînent les tempêtes et la pluie, nous avons pour de bon retrouver l’envie de partir. Les 3 prochains mois seront consacrés à la traversée de l’Amérique centrale, du Yucatán à la Colombie. Environ 3500km et 40000m de dénivelé (à la louche) de prévu, il ne faudra pas trop trainer.

*extrait du poème de Blaise Cendrars, « Tu es plus belle que le ciel et la mer »

Oaxaca

L’apogée…

Il est temps de descendre des montagnes vers la région des vallées centrales de l’Etat de Oaxaca et de la ville éponyme. Oaxaca est une des villes les plus touristiques du centre du Mexique, réputée pour être la capitale gastronomique nationale et pour son art et artisanat indigène très riche. Ces titres honorifiques ne nous impressionnent pas trop : nous avons vécu dans une capitale de la gastronomie nous aussi et nous savons par expérience que tout ceci n’est que du marketing territorial. Juillet est un mois de fête à Oaxaca : c’est la période de la Guelaguetza, une très ancienne fête préhispanique célébrant les offrandes aux dieux et aux autres humains devenue la plus grande fête folklorique du continent américain et un événement très touristique. Comme pour Mexico, notre première impression est très négative. Aucune envie de traîner ici, c’est beaucoup trop touristique. Après deux semaines dans les montagnes, difficile de s’habituer à cette atmosphère. D’un autre côté, nous avons poussé assez loin nos limites en terme d’inconfort et nous avons aussi envie d’un peu de « luxe ». Nous n’avons pas le budget pour les restaurants gastronomiques qui font la réputation de Oaxaca. Pas besoin : rien qu’au marché, les produits sont effectivement de qualité supérieure que ce à quoi nous sommes habitués au Mexique. Nous passons donc une semaine à cuisiner des bons petits plats et à sortir pour visiter les galeries d’art, manger des paletas (glaces artisanales mexicaines), des nieves oaxaqueñas (autres type de glaces, typiques de la région) et des tlayudas (sortes de pizzas locales avec une pâte à la farine de maïs), boire des tejates (boisson fraiche à base entre autres de cacao) et des horchatas (sorte de lait de riz frais et sucré, à Oaxaca il est enrichi de noix et fruits confits)… Finalement c’est vrai qu’on mange bien ici !

Je comprends pourquoi cette région est si populaire : si je voulais découvrir le Mexique et que je n’avais que quelques semaines, c’est probablement là que j’irais. La richesse de l’artisanat, la densité de sites archéologiques, la diversité de climats et de paysages et la cuisine globalement meilleure que partout ailleurs au Mexique en font une région fondamentalement attractive. À cela s’ajoute une mafia parait-il moins présente que dans le reste du pays, des communautés plus sensibilisées à l’environnement (probablement lié à l’emprise moins forte des cartels) et un éco-tourisme développé qui font que l’écart culturel avec l’Europe est un peu moindre.

… Et la chute

Nous avons rendez-vous avec mes parents au Chiapas dans une dizaine de jours, il est temps de repartir… Mais Elisa n’a plus l’envie et sa démotivation est contagieuse. Nous sommes arrivés à un stade où le désir de sédentarité est plus fort que le désir de découverte. Cela fait presque 8 mois que nous sommes au Mexique, et le pays ne nous surprends plus. Nous nous y sentons bien, comme chez nous, et pourtant nous commençons à avoir suffisamment de recul pour ne plus être dans la phase d’émerveillement des premiers mois. Certains petits détails, que nous n’avions pas forcément remarqué jusque là ou qui ne nous dérangeaient pas, commencent à nous irriter. Nous décidons de reprendre la route tout de même pour au moins rejoindre mes parents à San Cristobal. Le matin du départ, j’ai une légère fièvre. La première étape est courte et facile, je ne dis rien à Elisa. Ça va passer… Ou pas. Le soir je m’écroule sur le lit de la petite chambre que nous avons loué à Mitla, terrassé par la fièvre. Il y a quelques jours, nous traversions des villages avec des pancartes sensibilisant au risque de dengue, zika et chikungunya mais le climat étant frais et relativement sec, je n’y ai pas pris garde. Erreur. Je passe les quatre jours suivants cloué au lit, avec des brutales et violentes montées de fièvre accompagnées de nausée pendant lesquelles le simple fait d’être allongé me fait mal au dos, à la nuque, à la tête… C’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase : nous avons besoin de couper avec le voyage et décidons de rentrer faire une pause en France.

À peine les billets d’avion réservés, nous sentons un immense soulagement, une véritable sensation d’euphorie. Etrangement, c’est à ce moment que le mal du pays se fait le plus pressant. Rien ne nous manquait jusqu’à présent. Quand nous rencontrions d’autres français, les discussions tournaient évidemment souvent autour de la cuisine de chez nous, de la famille et des amis si loins. Et pourtant, pour nous ce n’était qu’une idée assez abstraite, quelque chose que nous aimions et auquel nous pensions souvent, mais dont l’absence ne nous pesait pas. Après tant de temps sur la route, nous ne désirions plus que ce que nous pouvions avoir. Soudain, savoir que nous allions retrouver le pays a rendu de nouveau concrets tous ces désirs et nous avons commencé à souffrir du manque de ce que nous allions bientôt retrouver.

Mais nous savons aussi qu’il ne nous reste plus que deux semaines à passer au Mexique et nous nous réconcilions avec l’envie de voyager et notre environnement. Rien d’autre n’a changé que notre regard et pourtant notre environnement nous parait différent. Ce qui nous irritait ne nous dérange plus, et nous voyons déjà avec nostalgie ce que nous aimons. La dernière paleta avant le retour, la dernière horchata… Il faut profiter de tout à fond. Nous décidons d’utiliser le temps qu’il nous reste pour aller dans les montagnes, à San Mateo Rio Hondo. San Mateo et les villages environnants bénéficient d’un climat frais et très humide à cette période de l’année, favorisant la croissance des champignons, particulièrement en cette semaine de pleine lune de fin juillet. Les villageois courent les bois à la recherche de magnifiques cèpes, bolets et psylocibes qui sont ensuite vendus dans les échoppes et restaurant du village. Nous y dégustons d’incroyables plats aux champignons. Mais si nous sommes venus ici, c’est aussi pour découvrir un autre aspect de la médecine traditionnelle mexicaine. C’est dans les montagnes de l’Etat de Oaxaca qu’ont été redécouvert par les occidentaux les champignons hallucinogènes, qui n’avaient jamais cessé d’être utilisés à des fins médicinales par les populations indigènes locales. Cette pause dans les montagnes aura eu un véritable effet thérapeutique, à un moment où nous nous posions beaucoup de questions.

De retour à Oaxaca Ciudad, nous retrouvons nos amis québécois Katherine et Félix, qui ont eux aussi décidé de mettre en pause leur voyage. Nous retrouvons également Nick et Emily, chez qui nous avions laissé nos vélos pendant notre excursion à San Mateo. Nick voyage à vélo depuis deux ans, se posant tous les trois mois environ pour travailler, profiter de la sédentarité et financer la suite de l’aventure. Il a rencontré Emily sur la route, et ils ont poursuivi leur chemin ensemble. À Oaxaca, il donne des cours d’anglais dans une école de langues locale et sur une plateforme en ligne (plus contraignant, moins convivial mais beaucoup plus lucratif). À ce moment du voyage c’est une rencontre qui nous inspire : pouvoir travailler depuis n’importe où, s’arrêter quelque part où l’on se sent bien quand on en a envie jusqu’à ce que la route nous appelle à nouveau. C’est probablement ce qui nous a manqué depuis Mexico : continuer le voyage, mais de manière sédentaire.

Nick et Emily ne pouvant pas nous accueillir dans leur minuscule logement, nous passons notre dernière nuit dans la dernière auberge ayant deux lits disponibles à un budget raisonnable. Bonne pioche : nous y rencontrons une belle brochette de backpackers avec des parcours et des manières de voyager très différents des nôtres, ce qui n’était pas arrivé depuis… longtemps. Un québécois interprète et guide mycologique, un couple anglo-australien de cuisiniers ici pour se former à la cuisine mexicaine, un travailleur social américain entre deux volontariats, deux très jeunes françaises voyageant en solitaire… J’ai un petit pincement au coeur : ces rencontres me redonnent envie de voyager. Auraient-elles été aussi inspirantes si nous n’avions pas pris la décision de rentrer ? Auraient-elles suffit à relancer la dynamique d’un voyage qui tombait en chute libre ? Je ne sais pas. Elles auront au moins contribuer à ce que nous rentrions au pays sans être définitivement dégoutés du voyage et du Mexique, pour lequel nous garderons pour toujours un attachement fort suite aux 8 mois où nous y avons vécu. Nous y retournerons un jour, c’est certain !