La Alpujarra, Granada et l’Alhambra

Grenade et sa région, en particulier l’Alpujarra, ont été un véritable coup de cœur pour nous. Nous étions à deux doigts de laisser nos vélos et de nous arrêter ici, pour longtemps. Cela méritait donc bien un article à part, en attendant d’y retourner un jour.

Alpujarra

Une jota rocailleuse, un double “r” qui roule comme s’il dévalait les pentes de la Sierra et le préfixe Al : les origines arabes de la région de l’Alpujarra s’entendent dans chaque syllabe de son nom. Elles se voient aussi dans ses paysages : est-ce toujours l’Europe ou déjà l’Afrique ? Des siècles d’enrichissement culturels mutuels ont donné à l’endroit une identité unique. C’est le printemps, l’eau coule à flot dans les torrents, les paysages d’un vert éclatant sont couverts de fleurs. On a qu’une seule envie : poser nos sacoches et s’installer ici.

Alhambra

Avant d’être le nom de la bière locale, l’Alhambra est d’abord un palais magnifique et une forteresse fondé par les arabes au moyen-âge. Il domine Grenade et ses jardins extraordinaires ont des vues incroyables sur la ville d’un côté et sur les neiges de la Sierra Nevada de l’autre. Fut un temps, l’Alhambra dut être un véritable paradis pour ses habitants. Aujourd’hui, il est malheureusement envahi par les touristes, il faut réserver plusieurs jours à l’avance son billet et faire souvent la queue, mais il n’en conserve pas moins sa beauté.

Grenade

Malgré la splendeur de l’Alhambra, venir à Grenade seulement pour son palais et ses couchers de soleil (eux aussi très réputés), c’est passer à côté de tout ce qui fait l’âme de cette ville. Grenade n’est pas seulement belle, elle est rebelle et multiculturelle. Un fruit bien mûr en permanente explosion culturelle, artistique, festive. J’ai retrouvé l’atmosphère punk du Rennes de mes 15-20 ans, cette ville que j’aimais, pauvre mais joyeuse, enterrée par les projets urbains et le TGV qui l’ont transformée en périphérie bobo de Paris. À Grenade, cette atmosphère persiste malgré le tourisme massif, et elle se dote en plus d’une touche méditerranéenne, fruit de siècles de brassages culturels liés à sa position géographique, entre l’Europe et l’Afrique.

“Que nos hay en la vida nada como la pena de ser ciego en Granada” peut-on lire sur un mur de la maison du peintre Max Moreau, dans le quartier d’Albaicin. Quelle plus grande peine encore que d’y être sourd. à chaque coin de rue, la musique résonne. Rumba gitane et flamenco bien sûr mais aussi reggae africain et buff stoner/blues du désert à tendance hippie placette Cristo de las azucenas. Techno bien européenne dans les friches du Sacromonte. Rave party ambiance burning man dans le désert de Gorafe tout proche. Sans oublier le roucoulement grave des huppes fasciées qui peuplent les jardins, revenues de leur hiver tropical. Encore un endroit où nous aurions bien posé nos valises pour un moment.

Portugal

La frontière entre l’Espagne et le Portugal est matérialisée par une large rivière. Il n’y a pas de pont pour la traverser, seul un bac permet de passer de l’autre côté. Le bateau part une fois par heure, ce qui donne tout son charme à cette frontière : pendant que nous l’attendons, nous contemplons l’autre rive en essayant d’imaginer comment sera le Portugal. Vue d’ici, ça n’a pas l’air très différent de l’Espagne. Pourtant, à peine débarqué le changement d’atmosphère nous saute aux yeux. Le changement de langue déjà : nous ne parlons pas portugais et la communication avec les locaux s’annonce plus compliquée. Heureusement, beaucoup de personnes de ce côté de la frontière s’expriment dans un anglais ou un français impeccable. Il faut dire que comme à Majorque, l’Algarve souffre d’un phénomène de colonisation par des retraités aisés des pays riches d’Europe, France en tête, attirés par le coût de la vie (1€ la bière…), le climat et les avantages fiscaux.

Nous avions entendu beaucoup de mal des automobilistes portugais. Il est vrai qu’après l’Espagne, où les conducteurs sont exemplaires, nous avons quelques sueurs froides. Heureusement, il suffit de s’enfoncer de quelques kilomètres dans les terres pour trouver des petites routes tranquilles et des pistes magnifiques et en très bon état. Etrangement, nous croisons plus de voyageurs à vélo sur la route littorale très fréquentée, où nous n’avons pourtant roulé qu’une dizaine de kilomètres, que sur les petites routes de l’intérieur pourtant plus belles et plus calmes. Nous nous concoctons un itinéraire en nous basant plus où moins sur le GR Via Algarviana et sur un chemin de Saint Jacques qui part de la frontière espagnole. Au programme : collines couvertes de forêts d’eucalyptus, fonds de vallées humides et grouillant de vie (grenouilles, tortues, serpents, oiseaux, chouettes…) et jolis villages. Nous avons 1 semaine devant nous et peu de distance à couvrir jusqu’à Portimao où nous rejoignent mes parents. Il fait chaud, on trouve des bars à toutes les intersections et le portugais est la plus belle langue du monde, alors nous passons nos après-midi à siroter des Sagres et des Super Bock en écoutant parler les gens le temps que la température baisse.

Nous retrouvons mes parents à Portimao. Nous passons la semaine suivante avec eux sur leur voilier. Ensemble, nous explorons la côte jusqu’à Sagres, considéré pendant longtemps comme le bout du monde par les européens du sud. Fin mai, il est temps de rentrer. Un autre voyage, plus long, nous attends.

A vélo à travers le sud sur l’Altravesur

L’Altravesur est un itinéraire VTT conçu par bikepacking.com qui traverse le sud de l’Espagne de Valence à Cadiz. Il suit des petites routes, des pistes plus ou moins roulantes et quelques passages plus engagés. Il connecte des itinéraires déjà existants : GR247, ruta de Don Quijote, Transnevada… pour en faire une longue traversée d’environ 1300km et 33000m de dénivelé positif. Nous avons pris quelques libertés avec le parcours “officiel” pour éviter certains passages impraticables pour cause de météo (les Campos d’Hernan Pelea après 3 jours ininterrompus de neige) ou par choix. A l’inverse, nous y avons ajouté des passages “hors trace” qui nous inspiraient, comme les déserts de Gorafe et d’Almeria. Si les quelques passages techniques peuvent être facilement évités, la difficulté physique est elle bien présente. Les régions traversées sont parmi les plus reculées d’Espagne, les paysages sont incroyablement variés et grandioses, et lorsqu’en plus le mauvais temps s’en mêle, l’aventure devient véritablement épique. Lors de cette traversée nous avons eu de la neige, de la pluie, des nuits glaciales, beaucoup de vent, de la boue et des écarts de température impressionnants. Parfait pour tester notre matériel et notre capacité d’adaptation avant notre grand voyage à travers l’Amérique. Maintenant, nous sommes rodés !

La pluie

Le matin du 25 mars, nous sortons de Valence par son magnifique réseau de pistes cyclables. La pluie, omniprésente depuis le début du mois, nous offre une courte accalmie. Nous estimons que nous avons le temps de rouler suffisamment loin de Valence pour trouver un endroit où bivouaquer avant son retour. Alors que nous traversons les vergers d’oranger et de mandariniers de l’arrière-pays, le ciel nous tombe à nouveau sur la tête. Il faut pourtant que nous avancions : impossible de camper ici, tout est grillagé. Nous montons vers Dos Aguas, à travers la brume, au milieu de montagnes austères. Nous espérons trouver un abri au col avant le village, mais le vent souffle beaucoup trop fort et le sol, complètement détrempé ne nous permet pas de monter la tente alors que la pluie continue de tomber. “Lluvia de barra” : il pleut des baguettes. Ou des cordes, en français. Alors que la lumière du jour baisse fortement, nous repérons une maison au milieu de nulle part, devant laquelle est garée une voiture. Il y a un porche devant la maison, dans lequel les bourrasque de vent s’engouffrent, apportant avec elles quelques gouttes de pluie. Au moins il y a un toit pour s’abriter du gros de la pluie, c’est toujours mieux que rien. Nous frappons à la porte, un vieux monsieur sort. Nous lui demandons si nous pouvons monter notre tente ici. Sa femme arrive, nous dit qu’il faut être fous pour voyager à vélo par ce temps. Eux, ils n’ont pas vu le soleil depuis un mois. De toute leur vie, ce n’était jamais arrivé. Ils ne peuvent pas nous faire entrer à cause de leurs chiens, mais on peut dormir sous le porche. Peut-être pour se faire pardonner, ils reviennent alors que nous montons la tente avec des grands bocaux de soupe chaude, de café au lait et des madeleines. Encore plus que le café, c’est l’attention qui nous réchauffe et nous aide à passer la nuit sous les trombes d’eau, la brume et dans le bruit du vent. Le lendemain matin, nous nous contentons de rouler les 10km jusqu’au village suivant, Dos Aguas. Le vent s’est calmé, mais il pleut toujours sans interruption. Le seul hôtel du village sera notre refuge, malgré le prix beaucoup trop élevé, le toit qui fuit, les bois gonflés des portes qui ne leur permettent plus de se fermer (de toute façon nous sommes les seuls clients) et la douche froide, puisque le chauffe-eau est solaire. Tous les gens que nous croisons nous parlent de cette pluie “increhible !”. Il n’a pas plu autant depuis 1850, parait-il. On a vraiment de la chance !

L’Espagne Vide

Au bar de Dos Aguas, nous rencontrons Ramon. Ramon c’est Raymond en espagnol, comme Raymond Poulidor, dit-il. Ramon aime la bière, et il aime aussi parler français. Il nous explique que nous entrons dans “l’Espagne vide”. Beaucoup de villages comme Dos Aguas sont grands et ont de nombreux logements, mais la plupart de ces logements sont vides. Leurs habitants sont partis sur la côte ou dans les capitales régionales chercher un emploi. En dessous d’un certains nombre d’habitant, les services publiques ferment, ce qui accélère le processus. Ne restent que des retraités, des agriculteurs et quelques irréductibles qui n’ont pas voulu partir et tentent de survivre comme ils peuvent. Tout au long de notre traversée, nous constaterons cet état de semi-abandon de ces territoires. Nous passerons devant un nombre incalculable de panneaux “à vendre”, certains tellement vieux qu’on devine tout juste ce qui y est écrit. Nous traverserons des villages entiers vidés depuis longtemps de leurs derniers habitants et tombant en ruine, en particulier dans le désert de Tabernas dont le village de Fuente Santa illustre cet état. Perdu au milieu de rien, Fuente Santa n’était desservi que par la voie ferrée et une très mauvaise piste de sable. La gare est toujours là, mais aucun train ne s’y arrête plus. Quelle sensation étrange quand, alors que l’on est assis à l’ombre sur le quai, tout se met soudain à vibrer et le fracas l’Almeria-Séville rompt le silence du désert avant de disparaître comme il était arrivé. On se demande si on n’a pas rêvé ces gens nous regardant à leur fenêtre, dans leurs wagons climatisés, pendant que nous bouffons de la poussière sur le quai où la seule autre forme de vie visible sont les scarabées et les fourmis qui terminent les miettes de notre repas.

Déserts

La péninsule ibérique concentre sur un territoire à peine grand comme la France la diversité de paysages d’un pays comme les Etats-Unis. Le relief important, la situation géographique entre l’océan Atlantique et la Méditerranée engendrent une diversité de micro-climats extrêmement variés et changeant. Cette richesse paysagère est incroyable lorsqu’on voyage à vélo : les paysages changent tous les 30 à 50km environ. Impossible de se lasser, le risque est plus de saturer. Parmi toute cette diversité, ce qui est probablement le plus fascinant et unique pour nous européens, ce sont les déserts. Gorafe, Monegros, Bardenas Reales, Almeria, Tabernas… Tous ces lieux plus ou moins connus ont un climat aride, résultant à la fois de leur position géographique (Gorafe, bassin coincé entre différentes Sierras qui arrêtent les nuages) et de l’impact de l’homme. L’absence de végétation et les pluies rares mais violentes entraînent une érosion importante et des paysages de badlands, canyons et cheminées de fées grandioses et colorés. C’est une succession de dégradés d’ocres, de jaunes, de gris, de noir et même de vert. Le vert de certaines roches, mais aussi, à cette saison, de la végétation. En effet, après les semaines de pluie qui se sont abattues sur la péninsule ce printemps, nous traversons les désert de Gorafe et Tabernas au meilleur moment possible, quand la végétation est en pleine croissance et floraison.

Etrangement, l’Altravesur ne traverse aucun désert. La trace se concentre sur les montagnes et contourne Gorafe par la Sierra de Baza. C’est pourtant un des plus beaux endroits que nous ayons traversé à vélo, et ce détour nous paraissait indispensable. Nous ne le regrettons pas : les pistes et routes sont en bon état et les paysages incroyables. Pour Tabernas, le détour est plus discutable : une bonne partie du désert est sur des terrains privés où l’on cultive les panneaux “passage interdit”. Les pistes et chemins sont laissés à l’abandon et nous avons du parfois porter les vélos sur des sentiers où même à pied, nous n’aurions pas toujours été sereins. Peut-être est-ce du à une érosion importante, conséquence aux pluies récentes. Après coup, nous ne regrettons pas d’y être passé, car nous avions du temps, les paysages étaient beaux et les villages abandonnés et décors de cinéma en plus ou moins bon état apportaient une touche unique. Si nous avions eu moins de temps, nous n’aurions peut-être pas fait ce choix.

Voyager à vélo dans ces déserts se mérite et se prépare. L’ombre est quasiment inexistante, et même si les quelques rivières sont pleines à cette période, l’eau est tout de même assez rare. Il fait déjà chaud et surtout très sec début avril, et nous buvons beaucoup. D’autant plus que ça grimpe : si vu du ciel le désert de Gorafe parait plat, il est en réalité creusé d’innombrables canyons qui obligent à monter et descendre tout le temps. Il est indispensable de prévoir beaucoup d’eau, surtout pour bivouaquer dans le désert, qui est une expérience incroyable : camper seuls en haut d’une colline avec vue sur les paysages lunaires illuminés par les étoiles et l’absence de pollution lumineuse, un souvenir inoubliable.

Seuls au monde (ou presque)

A de nombreuses reprises nous avons eu ce sentiment d’être seuls au monde. Ce fut particulièrement le cas dans les désert bien sûr, mais aussi en bien d’autres endroits : lors de notre traversée de la Mancha, dans les sierras du nord de l’Andalousie ou dans la Sierra Nevada, pour ne citer que les plus marquants. Cette rareté des rencontres les rends d’autant plus précieuses, d’autant plus quand les conditions sont rudes. A chaque fois que nous revenons à la “civilisation”, en particulier dans des villages touristiques, nous nous sentons étrangers, perçus comme de potentiels clients parmi d’autres. Nous croisons plus de monde, mais les rencontres sont de moins bonne qualité, plus superficielles. Le bivouac y est également plus difficile, il faut faire de plus longues distances pour trouver un endroit correct, bien se cacher et partir tôt. Alors que nous pensions faire une pause reposante au bord de la mer à Almeria, nous en repartons encore plus fatigués. Finalement, c’est dans les endroits reculés que nous nous sentons le plus à notre place. Il est facile de camper n’importe où et en cas de doute, il suffit de demander. Et puis surtout, les animaux sauvages se montrent plus facilement. Dans la Sierra Nevada, nous avons arrêté de compter le nombre de bouquetins. Nous avons aussi vu et entendu des renards, de nombreux oiseaux, des sangliers, des chevreuils… Ces rencontres avec la faune sauvage sont toujours chargées d’émotion. Mais les rencontres humaines dans ces régions moins touristiques ne sont pas en reste. A Albacete, alors qu’une pluie froide et un puissant vent glacial de face nous ralentissent, nous passons deux nuits chez Gonzalo, hôte warmshower incroyable qui nous donne la force de repartir. Un peu plus loin, alors que nous luttons pendant deux jours contre ce même vent de face et cette même pluie sur la ruta de Don Quijote, nous croisons trois fois le pickup du garde chargé de cette voie. A chaque fois il s’arrête pour nous parler, avant de conclure avec un air lugubre : “demain, il va neiger”.

La neige et le froid

Finalement, il n’a pas neiger le lendemain. A la place, une vague de froid et un vent mordant se sont installés. La nuit, les températures descendent bas, très bas. Heureusement, nous sommes dans la Sierra de Cazorla. Cette Sierra, une des plus froides et humides d’Espagne, attire de nombreux randonneurs qui viennent chercher y l’eau et la fraicheur quand les températures deviennent trop chaudes en plaine. Grâce à cette attractivité de ses sentiers de randonnées, de nombreux refuges y sont construits, parfois même au bord des routes. Il est donc très facile d’y trouver un abri. Lors de notre traversée de cette Sierra, nous avons pu passer toutes les nuits en dur pendant que dehors, tout gelait. Un matin, à 9h au soleil et à l’abri du vent, alors que l’air commençait déjà à bien se réchauffer, mon compteur indiquait encore -5°C.

Il n’a pas neigé le lendemain mais deux jours plus tard. La météo annonçait un à deux jours d’averses de neige. Nous avons enfourché nos vélo direction Pontones, où une auberge de jeunesse pas cher pourrait nous abriter pendant ce temps. Pour l’atteindre, nous avons du gravir une dernière montée de 8km et 800m de dénivelé, sous une pluie de neige fondue drue et sans interruption, dans le froid, sans aucun abri, sans s’arrêter pour manger pour ne pas se refroidir, avec de nombreux passages raides nous obligeant à pousser les vélos… Cette montée fut probablement le moment le plus inconfortable du voyage. Et à notre arrivée à Pontones, l’auberge était fermée. Dépités, nous entrons dans le seul bar ouvert pour nous réchauffer autour d’un café bonbon. Rien de tel que ce mélange de café et de lait concentré dans ces moments là. Le serveur nous apporte nos cafés accompagnés d’une assiette de tapas. Nous lui faisons remarquer que nous avions juste commandé des cafés, mais il insiste. C’est la tradition dans certains endroits de l’est de l’Andalousie : la boisson, surtout le vin ou la bière, est souvent accompagnée d’un tapas offert, de qualité variable (souvent juste quelques chips ou cacahuètes). Il nous apporte ensuite deux autres assiettes de tapas, chaudes et réconfortantes. Cadeau de la maison. En plus d’être un hôte généreux, Miguel est le frère de Raul, qui gère l’auberge. Un coup de téléphone plus tard et nous sommes installés devant la cheminée de l’auberge ouverte spécialement pour nous, où nous passerons les trois jours suivants à attendre au coin du feu que la neige passe.

Quelques semaines plus tard, nous traversons cette fois la Sierra Nevada. Alors que le printemps est bien installé en dessous de 1500m d’altitude, lorsque l’on monte, l’hiver est toujours là. Le silence n’est rompu que par le croassement austère des geais des chênes et le fracas des torrents, bien chargés en eau. Au dessus de 2000m, plus un bruit à part le vent. Les paysages sont spectaculaires, rudes mais magnifiques. Une fois en hauteur, au dessus des derniers villages, nous ne rencontrons plus aucun humain, mais de nombreux bouquetins et rapaces.

Enfin le printemps

Sans transition, après le froid et la neige, les températures montent à 30 degrés. Pas encore acclimatés, nous souffrons un peu au début. Puis la végétation reprend ses droits, les paysages verdissent et se couvrent de fleurs, arrosés par des averses qui maintiennent l’air à une température agréable. Après un mois et demi pas toujours facile, on prends notre pied ! A Ronda, nous rencontrons Tristan, voyageur anglais avec qui nous faisons un bout de route dans les sierras du sud-ouest de l’Andalousie. Nous nous attendions à des paysages secs, nous avons l’impression d’être quelque part entre le Pays Basque et la Colombie… D’après Wikipedia, cette région toute proche de Gibraltar est la plus arrosée d’Espagne. Décidément ce pays n’en finit pas de nous surprendre ! Malheureusement, qui dit humidité dit également boue. C’est la goutte de trop pour mon vélo, qui mange de la poussière, du sable, de la neige et de la boue depuis bientôt trois mois. Le corps de roue libre est encrassé et les cliquets ne s’enclenchent plus. Je termine les 10km nous séparant de la Linea de la Concepcion en trottinette… Les vélocistes du coin ne savent pas m’aider, il faudra prendre le bus jusqu’à Tarifa pour trouver un mécanicien lui-même cyclotouriste qui acceptera de me dépanner. Dommage, je me sentais mieux à La Linea, ville pauvre et un peu délabrée mais authentique, qu’à Tarifa, capitale de la surf culture du sud de l’Espagne, ses hordes de touristes “cools” qui alternent yoga sur la plage, cours de kitesurf et restaurant végétarien dans une ambiance pseudo-hippie mais authentiquement consumériste. Après avoir retrouvé mon oncle Jean-Marc et Hélène en vacances dans le coin, nous reprenons la route direction le Portugal où mes parents doivent nous rejoindre. La côte sud-ouest de l’Espagne à cette période est magnifique. Le vent ponctue le bleu turquoise de la mer de petites crêtes blanches. Côté terre, les collines couvertes de prés où paissent vaches et chevaux descendent en pente douce vers la mer. On se croirait presque dans le Finistère, en Irlande ou sur la côte nord du Portugal, avec quelques degrés et la vue sur l’Afrique en plus.

Alors que nous remontons vers Cadiz, les paysages s’aplanissent et les températures remontent. L’air est lourd jusqu’à la traversée du Guadalquivir. Nous entrons alors dans le parc national de Donana. 30km de plage déserte nous attendent jusqu’au prochain village. Seuls quelques pêcheurs en fatbike passent, ainsi qu’un gros bus 4×4 de temps en temps. Nous sommes seuls au monde et nous ralentissons pour faire durer le plaisir. Le soir, quand tous les pêcheurs sont partis, seuls restent des oiseaux de mer et le bruit des vagues. L’ambiance est magique.

Pays Catalans

Le grand départ

19 février 2022. Nous passons notre première nuit de bivouac de ce voyage dans notre appartement vide. Alors que nous avons passé près de 3 ans dans ce logement, dont deux en confinement puis en télétravail, il est plutôt étrange de camper dans notre chambre. Une journée marathon nous attends le lendemain : rendez-vous à 9h avec les propriétaires pour l’état des lieux de sortie avant de pédaler jusqu’à la gare, démonter nos vélos et sauter dans le train pour Gérone. Cela fait 4 ans que nous vivons à Lyon et depuis le début, nous savons que ce n’est qu’une étape avant le grand départ. La pandémie aura un peu retardé nos projets mais maintenant ça y est, nous partons.

Nos vélos prêts au départ à Gérone

Gérone est au vélo ce que Courchevel est au ski : une destination sportive d’hiver pour les riches cyclistes d’Europe du Nord qui viennent rouler une semaine au soleil sur des vélos en carbone, avant de retourner dans la grisaille et le froid d’Angleterre, d’Allemagne ou de Scandinavie. Avec nos lourds vélos en acier, nous faisons un peu tache dans le décor. Qu’importe, l’aventure nous appelle. Sous un beau soleil de fin d’hiver, nous rejoignons la trace de l’European Divide, qui passe quelques kilomètres plus loin, dans les montagnes. Cette trace relie le Cap Nord, en Norvège, au cap Saint Vincent, extrémité sud-ouest de l’Europe au sud du Portugal. Bien que le tracé soit encore un peu jeune et mériterait quelques retouches pour être bien abouti, nous avons choisi de nous en inspirer pour le début de notre voyage en Espagne. La variété des paysages de l’arrière-pays catalan nous étonne. Nous roulons aussi bien à travers des forêts touffues que des garrigues arides et des paysages cultivés alternant entre vigne, oliveraies et amandiers en fleurs. Le village de Poboleda, dans la region du Priorat est pour moi l’occasion d’une pause nostalgie. C’est dans ce village que j’ai passé mes premières vacances à l’étranger avec mes parents, quand j’avais 9 ans. Le camping, dont nous étions les tous premiers clients est aujourd’hui fermé et laissé à l’abandon. Pour le reste, la région est toujours assez fidèle à mes souvenirs, en plus touristique.

Les rubans jaunes

Si les paysages et les villes que nous traversons en Catalogne sont d’une diversité remarquable, une chose est immuable : le régionalisme catalan est omniprésent. Partout où nous passons, des rubans jaunes ornent les façades des bâtiments et le mobilier urbain. Les panneaux d’information et autres documents officiels sont écrits dans une seule langue, le catalan. Des drapeaux catalans flottent à toutes les fenêtres et des portraits des prisonniers politiques ornent les mairies. A Vic, nous traversons la ville en pleine manifestation indépendantiste. Impressionnant. A Tivissa, un vieux monsieur refuse de nous parler castillan. Heureusement, la langue catalane est plutôt facile à comprendre : on dirait presque de l’espagnol avec un accent chantant du sud-ouest de la France.

Les paysages que nous traversons en suivant l’European Divide sont magnifiques mais la route est exigeante. Nos vélos trop lourds et nos muscles pas encore affutées en ce début de voyage nous obligent à aller très lentement et à beaucoup pousser. Nous décidons de quitter la trace pour rejoindre la côte au Delta de l’Ebre pour faire une petite pause. Ce delta ressemble beaucoup à la Camargue. La riziculture occupe pratiquement tout l’espace, le reste est constitué de marais, le tout peuplé de nombreux oiseaux. C’est une destination prisée des passionnés d’ornithologie, mais aussi des chasseurs : à 7h pile du matin, nous sommes réveillés par des salves de tir provenant de tous les côtés. On décampe, pas le temps de trainer !

Le temps qui se dégrade nous incite à rester sur la côte. Si les paysages ne sont pas les plus beaux, et les routes pas les plus agréables, au moins nous enquillons les bornes. Nous roulons à travers d’immenses villes balnéaires telles que Marina d’Or, vides à cette période de l’année. Seuls à vélos sur une quatre voies déserte, au milieu d’hôtels et de parcs d’attractions fermés, nous avons un peu l’impression d’être avec Will Smith dans le film “Je suis une légende”. Les stations balnéaires laissent ensuite la place aux grandes cultures. Nous roulons à travers des parcelles d’oranger à perte de vue, lorsque le déluge commence. Alors que dans l’arrière-pays nous pouvions monter notre camp pratiquement n’importe où, nous découvrons qu’il est très difficile de trouver un abri sur la côte : tout l’espace est soit construit, soit cultivé. Et lorsqu’il est cultivé, il est également vidéosurveillé et souvent grillagé. Trempés et un peu découragés, nous repérons sur Komoot une zone naturelle marécageuse, avec des observatoires pour les oiseaux, une vingtaine de kilomètres plus loin. Il fait nuit, il pleut des cordes, nous roulons à travers des champs et une zone industrielle, le long de l’autoroute dont les phares des voitures nous éblouissent. Lorsque nous arrivons enfin, le silence de la nuit n’est plus troublé que par les cancanements des canards et le bruissement des ailes des ibis posés sur le toit du refuge, ignorant notre présence. Nous n’allumons pas nos lumières et nous montons la tente en silence pour ne pas les déranger. Le toit du refuge fuit, nous sommes trempés, mais l’endroit est tranquille et demain nous serons à Valence, dans un lit.

A Valence nous découvrons à quel point il est bon d’avoir une douche chaude, un lit et un toit quand il pleut. Nous ne nous en rendions pas compte tant que nous roulions, mais nous sommes crevés. Nous restons quelques jours en ville pour dormir beaucoup, visiter un peu et préparer la suite du voyage. La météo n’est pas très engageante : pluie, pluie, pluie, aussi loin que vont les prévisions. A Majorque, c’est un peu moins pire. Le ferry n’est pas très cher, nous choisissons d’aller y passer les deux semaines suivantes, espérant que la situation s’améliore sur le continent pendant ce temps.

Majorque

Si Gérone est le Courchevel du vélo, Majorque en est le Gstaad. L’île est sillonnée par des hordes de cyclistes majoritairement anglais ou allemands qui roulent en peloton. J’ai l’impression d’être dans une version réelle d’un des mondes virtuels de Zwift. Contrairement aux cyclistes espagnols du continent, très chaleureux, la plupart des vacanciers en “cycling holiday” de Majorque nous snobent totalement et ne répondent même pas à nos saluts… Nous découvrons à nos dépens que le bivouac est également très compliqué sur l’île : l’habitat est dispersé et dense, presque toutes les parcelles sont privées et construites. De plus, la ressource en eau de l’île est surexploitée par l’industrie du tourisme, et les fontaines publiques sont toutes fermées. C’est un véritable challenge de voyager à vélo ici, et la météo plutôt changeante ne rends pas les choses plus confortables. J’ai l’impression d’être prisonnier de l’île : je ne m’y sens pas du tout à ma place, mais entourés par la mer, nous ne pouvons pas partir. Heureusement, nous trouvons dans la Sierra Tramontana des refuges où nous pouvons nous abriter, puis un camping de randonneurs géré par des bûcherons qui nous fournissent des bûches pour nous réchauffer. Et surtout, nous entrons en contact avec Pablo, qui sera notre premier hôte warmshower. Pablo vient d’acheter une finca de l’autre côté de l’île, avec un grand verger et une très vieille ferme qu’il prévoit de retaper. Pour l’instant il n’y a pas d’eau courante, pas de toilettes, mais il y a un toit et même l’électricité. Il nous propose d’y rester quelques jours : nous sautons sur l’occasion. Après Pablo, nous serons hébergés par deux autres hôtes warmshower à Majorque. Tous nous ont fait changer notre regard sur l’île : je ne pense pas y retourner un jour, mais au moins j’en garde un souvenir un peu plus positif grâce à ces rencontres.

Tour du Pays Basque – Les montagnes

Première partie de l’histoire ici.

Après avoir bien profité des douceurs du littoral et des excès de la grande métropole basque, nous décidons de nous mettre au vert et de passer la semaine suivante à explorer les montagnes de l’intérieur. L’objectif est d’arriver à Pampelune le samedi suivant : cette ville connue pour ses férias si bien racontées par Hemingway devrait clore de façon animée cette semaine nature. Après quelques recherches, nous identifions 3 petits massifs qui nous semblent intéressants entre Bilbao et Pampelune : la Sierra Salvada, le massif de Gorbeia et la Sierra de Urbasa.

Sierra Salvada

La sierra Salvada est un plateau formant une frontière naturelle entre le Pays Basque et la Castille. D’après une légende locale, son nom viendrait d’une bataille médiévale entre basques et castillans. Après avoir pris une belle branlée par les basques, les castillans auraient réussi à s’enfuir par ce massif en criant “Salvo Somos” (nous sommes saufs).

La première chose qui nous frappe en arrivant au pied de cette sierra est le changement marquant de climat par rapport au littoral, seulement 30km plus au nord. Il fait chaud et sec, la végétation n’est plus du tout luxuriante. Les seules fleurs que nous voyons sont des crocus des pyrénées, petites fleurs roses emblématiques de la péninsule ibérique qui ont l’air d’apprécier la bouse de vache. Nous atteignons le col d’Aro après une longue et raide montée heureusement ponctuée de nombreuses fontaines. Nous ne croisons personne, à part des bergers en pickup. Ambiance Western, accentuée par le vol des nombreux vautours.

Nous trouvons un refuge dans une clairière déserte. Le silence est troublé uniquement par les cloches des vaches, l’eau d’une source et, plus tard dans la nuit, l’orage et la pluie. Nous sommes le 31 août et l’été est fini. En une nuit, les températures ont baissé de 10 degrés et les arbres sont passés de leur feuillage d’été à leur tenue d’automne.

Gorbeia

Culminant à 1481m au dessus de la mer, Gorbeia est le plus haut mont de Biscaye, la province la plus occidentale du Pays Basque. Il a donné son nom au massif et au parc naturel qui l’entoure. Contrairement à la Sierra Salvada qui fait partie de la chaîne méridionale des montagnes basques, Gorbeia appartient à la chaîne septentrionale. Plus proche de la mer et plus haut, il forme une véritable barrière face aux précipitations venues de l’Atlantique. Par conséquent, la végétation y est plus dense. Les ajoncs et bruyères en fleurs, les forêts de pins et la pluie nous évoquent l’Ecosse.

Partis trop tard d’Amurrio, nous sommes rattrapés par l’orage avant d’avoir pu trouver un abri pour la nuit. Abrités sous un viaduc autoroutier au pied du massif, le temps semble long. Il pleut des cordes, et ça ne semble pas près de s’arrêter. Nous décidons de tenter notre chance avec une chapelle repérée sur la carte à quelques kilomètres, un peu plus haut. En quelques minutes, nos vestes de pluie, plus très étanches, atteignent leur point de saturation et nous sommes trempés alors que nous n’avons même pas encore attaqué la montée, incroyablement raide, qui nous obligera à pousser nos vélos pratiquement tout du long.



Les églises basques ont souvent de très grands porches, très pratiques pour s’abriter de la pluie. Nous montons la tente sous les arcades, sur des dalles de granit patinées par des générations de basques cherchant probablement à s’abriter des éléments pour descendre quelques bières entre amis, comme ceux qui occupaient l’endroit au moment de notre arrivée. Le ciel est bouché, une brume épaisse se forme et la pluie continue de tomber. C’est un 1er Septembre qui se prend pour un soirde Novembre. Les buveurs de bière s’en vont et nous laissent seuls. Le hibou qui niche au dessus de nous ajoute la dernière touche à l’ambiance mystique. Si un fantôme venait nous parler, nous ne serions même pas surpris.

Nous avions envisagé de faire l’ascension du sommet du Gorbeia, mais avec le temps orageux il ne nous semble pas raisonnable de nous balader sur le point le plus exposé de la région. Nous nous contentons donc de pousser nos vélos sur des pistes pentues et humides, au milieu des vaches et chevaux en liberté qui semblent surpris de nous voir là. Alors que j’avais posé mon vélo pour prendre une photo, un jeune poulain accoure vers ma monture, se cabre puis détale : c’est probablement la première fois qu’il voit une bicyclette. Soudain le temps se dégage, il fait à nouveau chaud. La suite de la journée sera une succession de pistes plaisantes à travers les ajoncs et bruyères, les forêts de hêtre puis des routes de campagne. Nous sommes à nouveau surpris par l’orage, encore plus rapidement que la veille. Il est 16h, nous montons la tente dans la forêt au bord de la route. La journée est fini.

Sierra de Urbasa

La transition entre Gorbeia et la sierra de Urbasa nous fait passer dans la province d’Alava. L’influence océanique semble loin de nous et les paysages ressemblent plus à l’intérieur de l’Espagne : champs de blé et tournesols secs, pistes, villages médiévaux posés sur des collines aux bâtiments serrés les uns contre les autres. Après quelques lacets routiers qui nous paraissent bien longs, nous arrivons sur le plateau de la Sierra de Urbasa. Les routes bitumées sont défoncées, les fougères débordent sur la route et les vaches, chevaux et moutons se baladent ici encore en liberté. La nature semble reprendre ses droits. La frontière entre les provinces d’Alava et de Navarre est matérialisée par deux énormes rochers posés sur la route, empêchant totalement le passage pour un véhicule motorisé et nous obligeant à porter nos vélos pour passer. De l’autre côté (en Navarre), les paysages évoluent, le massif est plus peuplé, plus ouvert. On y croise des éleveurs en pickup qui rentrent les brebis, dont le lait sera transformé en un des meilleurs fromages qu’on ait goûté dans la région.

Pampelune, Camino Frances et retour en France

La soirée folle à Pampelune que nous imaginions n’aura pas lieu. Nous arrivons dans la capitale de Navarre fatigués et le retour à la civilisation nous écoeure un peu. A Pampelune comme dans toutes les capitales régionales, les samedis après-midi sont dédiés au culte de la surconsommation. Nous découvrons d’autres excès : les hébergements proposés accessibles à notre budget sont tous des immenses dortoirs dédiés aux “peregrinos”, très chers pour ce qu’ils sont. Nous apprenons par la suite que les prix sont encore plus gonflés pendant la période des fêtes de la San Fermin : 60€ pour un lit en dortoir… Déçus, nous nous rabattons sur un camping à l’écart de la ville, où l’eau bien fraîche de la piscine fera office de cryothérapie low-cost.

Après Pampelune, nous avions prévu de suivre le Camino Frances, la voie “classique” du chemin de Saint-Jacques côté espagnol. Le chemin est principalement constitué de pistes et chemins roulants, qui sur le papier semblent être exactement ce que nous recherchons. Malheureusement, le chemin est bondé de marcheurs venus du monde entier, formant un flux ininterrompus de pèlerins qui nous souhaitent joyeusement un “buen camino” lorsque nous nous arrêtons pour les laisser passer. Nous décidons de finalement nous rabattre sur le bitume. Les discussions des marcheurs nous fatiguent, et à force de devoir nous arrêter nous n’avançons pas. L’écœurement atteint son comble à Roncesvalles, point de départ “officiel” du camino frances. Une rotation ininterrompu de cars amène les pèlerins à l’abbaye où ils passeront la nuit avant d’entamer leur marche. Nous sommes assez surpris de la diversité de profils parmi les marcheurs. Quelques randonneurs aguerris, des “true” pèlerins hirsutes et austères, mais aussi et surtout de nombreux “touristes”, qui pour beaucoup semblent n’avoir jamais fait de randonnée, en témoigne notamment l’extrême saleté des bords de chemin, bien loin de l’éthique “leave no trace” des puristes de la montagne. Le camino frances nous laisse une impression de Disneyland de la randonnée : une véritable industrie touristique très lucrative, bien loin de la quête spirituelle qu’il est sensé représenter. C’est d’ailleurs ce que nous confirment des marcheurs partis de France que nous avons croisés à Pampelune : si en France “l’esprit du chemin” existe encore, il semble avoir totalement disparu en Espagne.

Arrivés à Saint Jean Pied de Port, la lassitude s’installe. La population, à la fois plus dense et plus étalée qu’en Espagne rend les routes plus fréquentées. Les retrouvailles avec les automobilistes français nous laissent nostalgiques de leurs homologues espagnols. Nous décidons de rouler vite jusqu’à la côte, pour profiter de la mer une dernière fois avant le retour à la maison. Nous avons oublié de remplir nos bidons en partant le matin, pensant trouver de l’eau facilement. Un mauvais choix d’itinéraire par une petite route qui ne fait qu’enchaîner les montées et descentes très raides combinées à la chaleur très lourde nous épuise. La déshydratation, une crevaison et l’impression de ne pas avancer entament notre moral, jusqu’à ce qu’un véritable “trail angel” remplisse nos gourdes d’eau bien fraîche. Arrivés sur la côte, déception : malgré la basse saison touristique, les Brice de Nice allemands et hollandais sont toujours aussi nombreux. Nous vidons quelques bouteilles de cidre sur la plage de Lafitenia et profitons de notre dernier bain de mer. La boucle est bouclée, il est temps de rentrer.

Tour du Pays Basque – La côte

Ongi etorri. Bienvenue en Euskal Herria, pays de la langue basque.

Après 8h de train et des correspondances pleines d’adrénaline, nous arrivons à Bayonne avec des fourmis dans les jambes. A peine les vélos remontés sur le quai de la gare et nous voilà partis, direction Saint-Jean-De-Luz. Nous suivons la Vélodyssée, longue piste cyclable longeant la côte Atlantique de Roscoff à Hendaye. La voie est partagée avec les piétons : le dernier dimanche d’août à l’heure du retour des plages, sans grande surprise, c’est une purge. Mais les paysages, bien que très urbanisés, nous donnent un avant-goût plutôt engageant de ce qui nous attends pour les jours à venir. Une pinte de cidre sur la plage de Lafitenia face au soleil couchant nous confirme que maintenant, les vacances peuvent commencer.

En temps normal, une passerelle permet de traverser la Bidasoa entre Hendaye et Irun pour passer la frontière espagnole. Mais le variant Delta est bien installé et les autorités craignent une quatrième vague. Il faudra passer par l’ancien poste frontière, gardé par un seul agent français, complètement débordé face à des migrants d’un jour inquiets. Les règles sont floues, et l’atmosphère tendue nous rappelle que nous vivons encore une situation inhabituelle qui peut dégénérer du jour au lendemain. Nous croisons les doigts. Nous ne le savons pas encore mais heureusement, le pic de la quatrième vague est déjà passé et le second passage de la frontière deux semaines plus tard se fera de façon beaucoup plus détendue. Le contraste entre les deux rives de la Bidasoa est saisissant : au nord, une agglomération touristique très huppée. Au sud, des boutiques de tabac et alcool à bas prix alignés le long de la  frontière et une ville à l’urbanisme peu engageant. Nous traversons Irun rapidement pour arriver au magnifique cap de Higuer, point de départ de trois célèbres itinéraires de randonnées espagnols : la transpyrénéenne (GR11), la route du flysch (GR121) et le Camino del Norte, variante littorale réputée la plus belle et la plus difficile parmi les différents itinéraires du chemins de Saint-Jacques de Compostelle. C’est le chemin que nous suivrons en partie les prochains jours.

Sur le Camino del Norte

Notre première nuit en Espagne au camping du cap de Higuer est épuisante. On a plus l’impression d’être dans un camping de festival qu’au départ du GR11 : plusieurs groupes autour de nous passent la nuit entière totalement ivres à chanter, hurler des “joder”, “maricon” et autres jolis mots. Heureusement que nous sommes arrivés un lundi et pas le weekend. Un peu déçus et très fatigués, nous décidons que nous bivouaquerons au maximum sur la côte pour éviter de réitérer ce genre d’expérience.

La traversée du Jaizkibel efface ce mauvais souvenir. Les petites pistes tranquilles avec vue sur les Pyrénées d’un côté et l’Atlantique de l’autre, c’est ça que nous aimons. Surtout quand au bout d’une longue descente raide nous arrivons sur une crique magnifique, où deux arbres semblent avoir été plantés exprès pour que nous y attachions nos hamacs pour notre première sieste espagnole. Le rythme est déjà pris.

Fin d’après-midi, il faut repartir. Nous embarquons nos vélos sur la barque qui fait la navette entre Pasaia et San Sebastian. Sur la carte, nous avons repéré une colline boisée à proximité de la station balnéaire la plus huppée d’Espagne, résidence d’été de la famille royale. Nous aurions du nous en douter : nous sommes beaucoup trop près de la ville. Il s’agit en fait plutôt d’un parc urbain, entouré de villas cachées derrière de grands portails d’où sortent des voitures très chères. Des coureurs, cyclistes et promeneurs passent devant nous toute la soirée. Nous trouvons un endroit caché sous des arbres et une fois la nuit tombée, nous montons la tente. Premier bivouac du voyage et un des plus improbables. Le deuxième bivouac improbable sera celui d’Orio, le lendemain soir. Après un peu de recherche, nous trouvons finalement un des rares endroits plats et cachés du secteur. L’autoroute ne passe pas très loin, mais tant pis. Mauvaise pioche : à minuit, des gens s’installent à quelques mètres de nous et sortent bouteilles et enceintes bluetooth. Ils ne nous voient pas, mais nous les entendons. Au bout d’un moment, comprenant qu’ils ne sont pas près de partir, nous préférons ranger la tente et décamper. Nous finissons la nuit dans nos hamacs, quelques centaines de mètres plus loin.

Les jours suivant sur la côte, nous roulons finalement beaucoup sur du bitume. Le camino del norte est souvent impraticable avec nos vélos lourds et chargés : beaucoup d’escaliers notamment, que nous sommes obligés de contourner. Mais la conduite très détendue et respectueuse des automobilistes espagnols, la bienveillance des gens que nous croisons et les pauses baignades quotidiennes rendent le voyage très agréable. Les villages et petites villes côtières se succèdent : enfants qui escaladent les bateaux de pêche pour sauter dans l’eau, chantiers navals, conserveries : la mer fait vivre du monde par ici, et pas seulement par le tourisme.

Après Ondarroa, la région devient vraiment rurale. La route côtière, pratiquement vide de voitures, sinue à travers des forêts d’eucalyptus. A Lekeitio on nous prévient : pour aller à Guernika, il ne faut surtout pas suivre la route côtière, beaucoup trop dure ! Mieux vaut rouler sur la route principale, par les terres, ça va plus vite et c’est plus plat. Oui mais nous on veut voir Ea et Elantxobe. On veut se baigner encore une fois, à la plage de Laga. On veut vérifier si la ria de Mundaka est aussi jolie en vrai que sur la carte. Alors tant pis, on y va. On arrive à Ea au petit matin alors que la ville appartient encore aux chats et aux pêcheurs à la ligne. C’est dimanche, les joueurs de pelote s’échauffent et un marchand ambulant déploie son étal de gâteaux basques, miels et confitures de pays pendant qu’une file se forme à l’unique boulangerie. Après avoir fait le plein, nous entamons l’ascension de la fameuse côte qui faisait si peur aux gens de Lekeitio. Nous la gravissons sous les encouragements des riverains matinaux qui descendent au village. Puis nous redescendons à Elantxobe, à Laga et nous remontons la ria de Mundaka jusqu’à Gernika où nous embarquons nos vélos dans un train de banlieue, direction Bilbao.

Bilbao

On nous avait présenté Bilbao comme une ville industrielle en déclin posée au milieu d’un immense bassin minier. Pas très vendeur. La métropole de plus d’un million d’habitants (environ un quart de la population basque) est bien une des plus grandes d’Espagne, mais sa ville centre a su se relancer dans les années 90 suite à la construction du musée Guggenheim. On parle d’ailleurs d’effet Bilbao pour décrire ce phénomène de villes moroses qui réussissent à retrouver une dynamique grâce à un bâtiment prestigieux. Nous n’avons pas visité ce temple de l’art contemporain. Peut-être à tort, mais les sollicitations faites aux passants de faire des dons pour entretenir Puppy, la statue de Jeff Koons, l’un des artistes les plus riches du monde, m’ont écœuré. C’est l’illustration parfaite d’une certaine forme d’art contemporain que je n’apprécie pas. Heureusement en dehors de ce musée, il y a plein de choses à découvrir à Bilbao pour occuper notre journée de repos. En terme de paysage urbain, la ville évoque plus l’Europe du Nord que l’Espagne avec ce fleuve canalisé entouré de tours de verres entre lesquelles passent des péniches chargées de matériaux de construction et autres marchandises. Les quartiers populaires aux vieilles façades décrépies et aux rues animées sont immédiatement juxtaposés à des quartiers modernes où les banques et les hôtels luxueux partagent l’espace avec des malls à l’américaine. Comme en Europe du Nord, on y trouve des food courts et des biergartens. Bilbao, capitale hipster de la péninsule ibérique ? Mais comme nous sommes en Espagne, justement, dans ces food courts on y sert du vin, des pintxos, des tartas de queso et des tommes de brebis de tous âges. Les bars regorgent également d’une offre bon marché et généreuse et nos craintes de ne pas trouver à manger un dimanche soir sont vite dissipées. Notre escapade se transforme en tournée des bars, nous rentrons à l’hôtel tard et bien éméchés. Peut-être pas la meilleure manière d’entamer une étape de repos…

Mon appareil photo étant tombé en panne la veille du départ, toutes les photos de ce voyage on été prises avec un compact argentique ou avec mon téléphone.

Suite de l’histoire ici.

Cap Vert – Tarrafal de Santiago

Santiago est l’île la plus grande et la plus proche des côtes africaines. C’est ici que se trouve la capitale, Praia (qui veut dire plage, plutôt sympa comme nom de ville). De ce que nous avons pu voir, la population est moins métissée qu’à Santo Antao et Sao Vicente, et l’ambiance carrément plus africaine. On s’entasse dans des minibus au milieu des mamans en boubou avec des poules sur les genoux, les gens parlent (très) fort et conduisent (beaucoup trop) vite… ça change de l’ambiance douce et paisible des deux précédentes îles.

Nous avions prévu de passer une semaine à Santiago, mais une annulation de vol nous a contraint à restreindre notre séjour sur cette île. Nous avons donc du nous contenter de 2 jours à Tarrafal, petite station balnéaire du nord de l’île où les touristes européens cuisent sur le sable blanc au milieu des vendeuses de noix de coco et des rastas en slip de bain qui enchaînent les jongles à la brésilienne mieux que Ronaldinho.

La minute historique : le bagne de Tarrafal

A l’époque de la colonisation portugaise (jusque dans les années 70), Tarrafal était tristement connu pour son bagne. L’emplacement avait été choisi pour ses paysages arides sensés déprimer les prisonniers et leur passer l’envie de s’enfuir. Des opposants au régime et des anticolonialistes principalement africains y étaient parqués dans des conditions terribles : aucun accès à l’hygiène, aux soins, alimentation infame et insuffisante, châtiments atroces, chaleur insoutenable sous les toits de tôle… Tout était fait pour que les prisonniers meurent de “mort naturelle”, emportés par les épidémies. Après l’indépendance, le bagne a été recyclé en caserne, puis abandonné et squatté, avant de devenir un musée.