Yukon

Pour beaucoup de Canadiens, le Yukon évoque un territoire sauvage, de grands espaces propices à l’aventure dont les rares habitants doivent forcément être rendus un peu fous par les nuits interminables de l’hiver, les jours sans fin de l’été, la solitude et les moustiques. Pour nous autres européens, le Yukon évoque la ruée vers l’or et les romans de Jack London peuplés de loups, de pionniers scorbutiques et brutaux qui côtoient la mort au quotidien. Un pays où il fait froid, très froid. Tout cela est vrai… En partie.

Forêts, toundra, rivières et lacs

Quand on imagine le Yukon, on pense à des forêts à perte de vue, ponctuées de lacs et de rivières, le tout recouvert par une épaisse couche de neige une bonne partie de l’année. En réalité, les paysages du Yukon sont relativement diversifiés : si les forêts de pin recouvrent effectivement une bonne partie du territoire, on y trouve également des montagnes d’altitude variées. C’est à l’ouest du Yukon que se trouve Kluane, le plus haut sommet du Canada et le deuxième plus haut d’Amérique du Nord après le Denali, situé juste de l’autre côté de la frontière, en Alaska. Si l’hiver est effectivement long (d’Octobre à Avril), il est habituellement assez sec, avec une couche de neige peu épaisse. Le Yukon fait partie d’une région nommée Beringia, qui inclut également une partie de l’Alaska et du nord-est de la Russie. Lors de la dernière ère glaciaire, Beringia avait un climat trop sec pour être couverte de glace et une végétation particulière s’y est développée. On trouve donc dans le Yukon des plantes qui n’existent nulle part ailleurs.

Ce territoire grand comme la France et peuplé de 40 000 habitants seulement est parcouru de nombreuses rivières. Autrefois, ce sont ces rivières qui servaient de routes : on s’y déplaçait en canoë puis en bateau à vapeur l’été, et en traineau à chien l’hiver. Lorsque l’industrie minière s’est développée, des routes ont été créées pour exporter plus facilement l’or, le cuivre et les autres minerais. Le réseau routier est donc peu développé. Pour aller d’un point A à un point B, il existe deux alternatives : l’unique route, ou la rivière. Pas de petites routes de campagne : il n’y a pas de campagne. Seulement des villes minières poussant et disparaissant comme des champignons au milieu du bush, dont la population croit ou décroit selon l’abondance des filons. À vélo, c’est parfois un peu frustrant. Heureusement, les highways sont généralement peu fréquentées et les conducteurs plutôt respectueux.

Chechakoos et sourdoughs

Le Yukon est peuplé depuis des millénaires par des amérindiens et quelques inuits, vivant de chasse, de pêche et de cueillette, dans une relation plutôt harmonieuse avec leur environnement. Chaque prélèvement devait être compensé par des offrandes à la nature, et chaque partie des animaux tués étaient utilisées, de la viande jusqu’aux arrêtes des poissons et aux aiguilles des porc-épics. Un mode de vie zéro déchets avant l’heure, et une éthique leave no trace (“ne pas laisser de traces”) bien ancrée.

Au 19e siècle, les premiers blancs débarquent. Ce sont d’une part des missionnaires catholiques, majoritairement francophones, qui cherchent à convertir et « éduquer » les amérindiens, et d’autres part les trappeurs de la compagnie de la Baie d’Hudson, qui viennent acheter des peaux d’animaux aux premières nations. Puis à la toute fin du 19e, des pépites d’or sont découvertes dans le Klondike, affluent du Yukon, à proximité de Dawson City. C’est la première ruée vers l’or. 40 000 personnes, majoritairement venus de Californie, débarquent à Skagway, franchissent le col de Chilkoot et s’installent dans des tentes et cabanes autour de Dawson City. La plupart rentrent bredouille, les moins chanceux meurent de froid ou du scorbut et quelques uns feront fortune. C’est le véritable début de la colonisation du Yukon.

Depuis cette époque on distingue les habitants blancs du Yukon en deux groupes : les chechakoos, nouveaux arrivants, et les sourdoughs (en français : “levain” ou “pâte fermentée”), qui sont toujours là après avoir passé au moins un hiver. Les chechakoos aujourd’hui, ce sont nous et les autres touristes, majoritairement allemands, québécois et américains, ainsi que les nombreux saisonniers qui travaillent dans le tourisme. Les sourdoughs, ce sont ces habitants qui encore aujourd’hui viennent majoritairement pour travailler dans les mines, ou pour le gouvernement à Whitehorse. Des femmes et des hommes indépendants, débordant de vitalité, comme Martha, infirmière originaire de Terre Neuve, qui a passé sa vie à soigner les Inuits du Nunavut à Tuktoyaktuk et continue à s’occuper des Yukoners malades malgré ses 70 ans. Comme Dieter, qui après avoir passé 15 ans à explorer le monde à vélo, gère maintenant l’hostel de Dawson City. Ou comme Susan et sa famille choisie, groupe de femmes indépendantes de Whitehorse qui prouvent que le VTT, le ski et le fatbike hivernal ne sont pas des activités réservées aux hommes.

Le décalage entre la capitale, plutôt riche, assez hipster et écolo, et les petites villes perdues dans le bush ou les gens vivent de débrouille et de chasse est assez saisissant. La population est un véritable melting pot d’anglophones, d’amérindiens, de francophones et de migrants originaires d’Allemagne, d’Asie ou d’ailleurs. Mais qu’ils soient des hipsters endurcis de Whitehorse qui se déplacent à vélo toute l’année, des rustres un peu bushed, des post-hippies ou des amérindiens loins de tout à Old Crow, tous les habitants du Yukon que nous avons rencontrés ont un commun une passion pour la nature, des personnalités marquées et un véritable esprit d’entraide et de solidarité, qui les rends incroyablement attachants. Comme Bob et Martha, qui nous ont invités chez eux à Faro, nous ont fait goûté à la viande de l’orignal tué par le fils de Bob, chasseur professionnel. Puis nous on emmené à un barbecue communautaire, où tout le village ou presque était présent pour commémorer avec bienveillance et humour un événement traumatisant ayant eu lieu dans la communauté l’année précédente.

Fermentation

Malgré un « été pourri » et un véritable enfer de moustiques, le Yukon nous a marqué positivement. Nous reviendrons certainement un jour explorer à nouveau ce territoire, retrouver ces personnes que nous avons rencontré et qui nous ont inspiré. Découvrir ce pays à d’autres saisons : les couleurs de l’automne quand les buissons se couvrent de baie, que les ours sortent des bois et qu’il est temps de faire les provisions pour l’hiver. L’hiver justement, ses aurores boréales et son froid mordant. Bref, découvrir plus en profondeur ce territoire, pourquoi pas de façon sédentaire, en canoë ou dans le cadre d’une expédition dans le bush. En tout cas autrement qu’à vélo. : il y a bien plus intéressant à faire au Yukon que de pédaler sur les highways.

4 replies on “Yukon”

Ton récit, Hugo, est très riche d’histoire. C’est très agréable de te lire, on se croit vraiment dans les paysages.

Salut Hugo, je croyais qu’Awala Yalimapo en Guyane était la capitale du moustique. Je pense qu’il me faut réviser cette qualification au regard de ton récit et des photos qui l’illustrent. Le Yukon est en bonne position pour le podium. Les moustiques vivent sous tous les climats. Dans le Yukon, sont-ils vecteurs de maladie?
Passer un hiver dans le Yukon c’est marcher sur les traces de JM Vannier et Sylvain Tesson. Leurs récits comme le tien sont très intéressants. Mais les pays froids ne m’inspirent pas, les récits et les video aidaient à me rafraichir lorsque je vivais sous les tropiques.

À ma connaissance les moustiques ne sont pas vecteurs de maladie dans l’Arctique. Le Yukon n’est pas une exception, toutes les régions arctiques et subarctiques sont un véritable cauchemar en été dès qu’il y a de l’eau, de la végétation et peu de vent. J’ai entendu des histoires équivalentes dans le nord de la Finlande, en Sibérie et ailleurs au Canada…

L’automne (fin août/ début septembre) est probablement une bonne période pour éviter les bestioles, profiter des belles couleurs et voir des animaux (migration des caribous notamment) sans trop souffrir du froid.

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