D’île en île de Sinaloa à Nayarit

De Mazatlán à Puerto Vallarta, environ 400km à vélo d’île en île, à travers le marécage des Marismas Nacionales et la jungle de la riviera Nayarit.

Une journée particulière

Le 5 janvier à Sinaloa fut une journée particulière. Nous nous réveillons tranquillement. La plage où nous campons, à quelques kilomètres de Mazatlán, est magnifique : derrière nous les cocotiers, devant nous des dauphins en pleine chasse, accompagnés de pélicans surfeurs qui volent en formation, frôlant la crête des vagues. Nous rejoignons la route en traversant un resort. À l’entrée, les deux gardes qui nous ouvrent le portail nous demandent où nous allons. Ils ont l’air un peu inquiets. Ils nous expliquent qu’il y a des malandrinos qui arrêtent les voitures à l’aéroport (sur notre route), et qu’il faut faire très attention. Pas très rassurés, nous continuons notre chemin. Quelques mètres plus tard, un motard s’arrête à notre niveau et nous dit qu’il faut faire demi-tour, rentrer à Mazatlán et se mettre à l’abri. Il nous explique la situation, nous montre un nuage de fumée noir dans le ciel. C’est près de l’aéroport. Ils brûlent des voitures, et quand ils sont énervés comme ça, « ils tuent n’importe qui, peu importe que tu sois mexicain, japonais ou américain. Il y a des enfants de 10 ans qui portent des armes ». Pas hyper rassurés, nous faisons demi-tour. J’envoie un message pour prévenir les groupes WhatsApp de cyclistes locaux. Tout de suite, les référents locaux du Red de Apoyo a los Cicloviajeros (Réseau d’aide aux voyageurs à vélo, RAC) me contactent, pour me demander où nous sommes et nous guider jusqu’à un endroit sûr. Le ferry pour retourner à Mazatlán est fermé, comme tous les transports publics. Toutes les radios sont allumées et diffusent les messages du gouvernement, demandant aux habitants de l’état de Sinaloa de rester chez eux. Nous nous posons à un restaurant à Isla de la piedra, pour faire le point. Nous pensons que la plage où nous avons campé la veille est sûre, probablement plus sûre que la ville : pas d’accès par la route, pas d’habitations, aucune raison que des sicarios énervés viennent ici. Nous soumettons le plan au RAC, qui valide. Dans la soirée, pas hyper rassurés, nous voyons des hélicos de l’armée passer au dessus de nos têtes. Nous apprenons par WhatsApp qu’une brigade de l’armée est tombée dans une embuscade entre Villa Union et Escuinapa, à quelques kilomètres d’ici. Un militaire a été abattu. Nous finissons par nous endormir en serrant un peu les fesses. Bilan officiel de cette journée : 29 morts, des dizaines de blessés, 250 véhicules détruits.

Le lendemain, c’est le jour des rois, la guerre fait rage dans les boulangeries pour obtenir une rosca de reyes, équivalent local de la galette des rois, mais dans la rue tout est calme, revenu à la normal. Elisa se sent mal, nous retournons à Mazatlán. COVID. Nous sommes bloqués à l’hôtel pour une dizaine de jours.

Ya se van

Après quelques jours alités, nous pouvons enfin repartir. À peine sortis de Mazatlán, nous sommes déjà en pleine campagne. Les chemins ruraux sont plein de travailleurs, à pied, à vélo ou à moto, qui nous indiquent la route. Gros changement d’ambiance par rapport à la Baja California. C’est plutôt rassurant d’ailleurs, surtout après les événements de la semaine dernière. Je préfère être ici, entouré de gens bienveillants, que sur une route anonyme à forte circulation. Vendredi, fin d’après midi, c’est l’heure du retour des champs. Il y a une hiérarchie sociale des travailleurs agricoles selon leur moyen de transport. Les plus pauvres, principalement des femmes amérindiennes portant des jupes longues au couleurs très vives qui contrastent avec leurs longs cheveux noirs, sont transportés dans de vieux bus scolaires américains recyclés par les grandes entreprises agricoles. Les moins pauvres, généralement des hommes ou des couples métisses, se déplacent à vélo ou à moto.

La route au début n’est pas très belle, mais intéressante. Nous roulons d’abord le long de la plage sur un chemin de terre. À droite, l’océan sauvage et sa violence magnifique : le bruit puissant du ressac, les pélicans en chasse, les caracaras et urubus noirs qui scrutent l’horizon en attendant que s’échoue une carcasse de poisson, tortue ou dauphin. À gauche, une nature domptée, qui n’a plus rien de naturelle : les élevages de crevettes hors sol succèdent aux plantations de cocotiers et piments. Les cultures sont alignées, irriguées, optimisées.

Culture de piments et cocotiers.

Au village suivant les gens sont dans la rue. C’est samedi midi, ils passent un bon moment et nous saluent d’un air joyeux. « Hi ! » « Good Morning ! ». Nous comprendrons les jours suivant que tout le monde pense que nous sommes américains… Ce qui nous vexe un peu. Un homme à moto nous aborde. Il a travaillé en Californie plusieurs années et est content de nous voir pour pratiquer son anglais. Habituellement notre stratégie est de dire que nous ne parlons que français et espagnol, mais dans ce cas nous faisons une exception.

Nous avons un choix à faire : passer par la plage ou faire un long détour qui nous fera passer par l’autoroute et une grande ville. La plage n’est passable qu’à marée très basse et une fois engagés, il n’y a plus d’échappatoire pendant une vingtaine de kilomètres. Trois fois rien : sur la plage précédente, il nous a fallu un peu plus d’une heure pour couvrir la même distance. Allez, on y va ! Une piste de terre à travers les plantations de manguiers et les marécages nous emmène jusqu’à la côte. Un groupe d’hommes sortent de l’ombre d’un arbre en brandissant leurs machettes à notre passage… Pour nous saluer, rien de plus. La marée commence tout juste à descendre lorsque nous arrivons, nous espérons que dans une heure ou deux, nous pourrons passer. Déjeuner, petite sieste et c’est parti. Malheureusement, ça ne se passe pas tout à fait comme prévu. Un paramètre que nous n’avions pas pris en compte : le coefficient de marée. Nous sommes juste le jour de la nouvelle lune, l’écart entre marée haute et basse est très faible, et la plage est pentue. Très rapidement, nous nous retrouvons à pousser nos vélos. Nous espérons que la situation sera meilleure à marée basse. Mais non… Fatigués, nous arrivons à la tombée de la nuit à une route de terre bien propre, qui nous permettrait de contourner la plage. Malheureusement, cette route est privée et gardée. Impossible de passer. Il faut continuer. Au total, 20km de poussage de vélo dans le sable. La plage est certes déserte et magnifique, mais nous ne profitons pas vraiment. Physiquement, ce n’est pas facile. Moralement c’est très dur : le paysage ne change absolument pas, et nous avançons à 3-4km/h.

Arrivés de l’autre côté à Isla Del Bosque, soudain la plage devient très peuplée. C’est dimanche, les gens pêchent, mangent aux restaurant de plage et s’enfilent des litres et des litres de bière au bord de l’eau. Mais une fois la nuit tombée, le calme revient et nous avons la plage pour nous. Seul un petit chat affamé et pas timide nous tient compagnie, et nous partageons notre plat de riz nature avec lui.

Un copain pas timide et entreprenant.

D’île en île

Le lendemain matin, nous arrivons à Teacapan, où nous trouvons un pêcheur qui accepte de nous faire traverser l’estuaire. De l’autre côté, c’est l’état de Nayarit et l’Isla Del Otro Lado, beaucoup plus sauvage et parait-il infesté de moustiques. La plage est plate et ferme, parfaite pour rouler, et une armada d’oiseau marins nous escorte sur les premières centaines de mètres. Au bout d’une dizaine de kilomètres, les palapas du village de la Puntilla nous invitent à quitter le sable pour découvrir les chemins de terre. Le village semble désert, jusqu’à ce que les hauts-parleurs de la camionnette du boulanger se mettent à chanter. « Panadero se va… » Au Mexique les artisans et vendeurs ambulants annoncent leur passage en diffusant des messages musicaux enregistrés. Tout le monde sort alors acheter ses petits panes dulces. Le village est minuscule, ses habitants charmants. Nous ne sommes qu’à 10km du bourg de Teacapan et pourtant, nous nous sentons au bout du monde. Jusqu’à l’autre bout de l’île nous roulerons sur des petits chemins ombragés, qui se transformeront en route et nous amèneront le soir à Palmar de Cuautla, village de pêcheurs à l’autre extrémité de cette longue bande de terre plate entre marais et océan. Nous sommes habitués aux poules et aux chiens qui courent librement dans les rues mais c’est la première fois que nous voyons des cochons. Notre arrivée sur la Plaza centrale n’est pas vraiment incognito. Un tiers du village assiste à une messe en plein air, un autre tiers à un match de basket et les autres jouent aux cartes en buvant des bières. Un homme nous aborde immédiatement, en anglais. Nous sommes les bienvenus, personne ne nous dérangera ici et si nous avons besoin de quoique ce soit les habitants sont « a sus ordenes » (« à vos ordres », formule de politesse mexicaine).

Nous sommes restés 5 jours dans l’état de Nayarit, et ce genre de situation a été quotidienne. Dans chaque petit village, au moins une personne est partie travailler aux USA dans la cueillette de fruits, et est revenu après plusieurs années. Cueillir des fruits aux Etats Unis rapporte plus (18$/h) que n’importe quel travail ici. Mais ici, il y a les amis, la famille, la vie est meilleure, on se sent chez soi tout simplement. Partout donc, des gens parlant bien anglais nous abordent et nous demandent d’où nous venons aux USA, avant de nous raconter tous les endroits qu’ils ont visité là-bas, Las Vegas en tête. Qu’ils parlent anglais ou pas, les habitants de la région sont d’une générosité incroyable. Chaque jour on nous invite, on nous offre des cadeaux…

Nous passons cette nuit au restaurant de plage du village, où une tablée de poivrots aux yeux rouges vident des caisses entières de bières en marmonnant, sous le regard sévères des patronnes qui continuent pourtant à les servir. Comme par magie, notre table se couvre de ceviche, tostadas, salsa et crevettes. Nos bouteilles à peine vidées sont remplacées par des pleines. Et quand la nuit tombe vers 18h, les poivrots enfourchent leur chevaux, qui connaissent probablement la route pour rentrer chez eux. Un espace sous la palapa est balayé, des chaises et une lampe sont amenées, on nous donne la clé des toilettes et on nous laisse seuls pour la nuit avec le bruit des vagues.

Mexcaltitán

La prochaine traversée nous permet d’accéder au minuscule village-île de Mezcaltitán. Selon certains historiens, ce village serait la mythique Aztlan, d’où sont originaires les Aztèques. Une prophétie leur aurait demander de partir fonder une nouvelle ville « là où un aigle posé sur un cactus dévore un serpent », le même aigle que celui représenté aujourd’hui sur le drapeau mexicain. Une des particularités de Mezcaltitán, c’est qu’on n’y accède qu’en bateau et que ses rues se transforment en canaux pendant la saison des pluies. Un peu comme une version miniature de Tenochtitlan, l’ancienne capitale aztèque aujourd’hui devenue Mexico.

Culturellement, ce village est très important pour les mexicains. Encore une fois, à peine arrivés sur la plaza, les habitants nous abordent. Non, nous ne sommes pas américains mais français. « Désolé pour la coupe du monde, on était pour vous ». Très vite, le sujet de la politique est abordé. La plaza où nous sommes porte une plaque en hommage à l’actuel président mexicain, Angel Manuel Lopez Obrador. Dire qu’il est populaire ici est un euphémisme. Un homme nous avoue qu’il se sent très chanceux d’être né dans un pays avec une culture aussi riche que le Mexique, mais que jusqu’à présent tous les politiciens sans exception étaient des « voleurs corrompus ». « Merci à Dieu et au peuple de nous avoir donné Angel Manuel Lopez Obrador comme président. Jamais je n’aurais imaginé connaître dans ma vie un président aussi bon» nous dit-il. En résumé, si AMLO (son diminutif) bénéficie d’une telle opinion positive dans le pays, c’est parce qu’il mène une politique anti-corruption, démocratique (diminution des salaires des élus, mise en place d’un référendum de mi-mandat permettant au peuple de destituer le gouvernement), redistributive (création d’aides sociales pour les plus pauvres, les étudiants et les retraités, augmentation du salaire minimal) etc. C’est également un excellent communiquant, qui se présente tous les matins en conférence de presse pour faire face aux médias d’opposition.

Nous passons le reste de l’après midi à manger des empanadas de crevettes et du ceviche en observant les corneilles de Sinaloa se disputer des queues de poissons, bercés par le rythme lent des cumbias mexicaines, avant d’embarquer sur la dernière panga collective qui nous ramène sur la terre ferme. La lumière est rasante et de ce côté du marais, tout est cultivé. Un peu avant le coucher du soleil, nous nous présentons sur la plaza du dernier village pour demander un endroit où camper. Les gens discutent entre eux, et nous finissons chez Chely, qui a une chambre de libre dans sa maison. Comme ce n’est pas tous les jours qu’elle a des invités français, en plus de nous offrir un lit et une douche, Chely nous invite à partager le repas avec sa famille. Nous n’en demandions pas tant !

En el muelle de San Blas

Le lendemain, après quelques kilomètres à travers des champs qui laissent la place à la mangrove, nous arrivons à San Blas, port ancien d’où partaient les premiers colons de la Basse-Californie puis les bagnards des îles Tres Marias, le Cayenne mexicain. San Blas est réputé pour ses moustiques et ses crocodiles et on nous a déconseillé d’y camper. Nous nous installons donc à la Casa Del Pelicano, maison au patio verdoyant décorée sur le thème des oiseaux de la région. Les viejitos qui gèrent l’hôtel nous prennent sous leur aile. Le patron porte casquette et blouse de marin et du haut de ses 87 ans, il continue à aller au marché à vélo tous les matins pour acheter le poisson et les légumes qu’ils préparent ensuite en famille. Nous nous régalons des tacos de coryphène à la salsa verde maison!

Une des institutions de San Blas, c’est Juan Banana, petit café – épicerie fine réputée pour ses banana breads. Nous y rencontrons Juan, le patron, qui a fondé la maison il y a 50 ans. D’après nos calculs, Juan doit avoir entre 65 ans et 70 ans, mais il en paraît à peine 60. Ex-surfeur professionnel, il a fait des compétitions en France, voyagé partout en stop et est investi localement dans la protection de l’environnement. En sortant du café, nous sommes rattrapés par Skye, américain-mexicain et pur produit californien. Skye a beaucoup voyagé, il a passé quelques mois en France et notamment à Rennes. Il adore la Bretagne, où il a surfé, et veut pratiquer son français. Il nous invite chez lui, et nous passons le reste de l’après-midi à l’écouter parler smoothies, detox et yoga en partageant un peu d’herbe locale. Sa coloc massothérapeute rentre et nous avons tous droit à des massages gratuits. Puis arrive un autre ami surfeur, qui nous fait lui aussi l’éloge d’AMLO. Le soleil descend, c’est l’heure de rentrer.

Jungle Jack

En quittant San Blas, nous rencontrons enfin des crocodiles sauvages. Ces animaux potentiellement dangereux pour l’homme doivent être traités avec respect et distance, un peu comme les ours en Amérique du Nord. Nageant lentement dans l’eau boueuse de la lagune, entourés d’aigrettes blanches, disparaissant entièrement sous l’eau et réapparaissant un peu plus loin, ils sont effectivement assez inquiétants. Un tout petit s’aventure un peu trop près de la route. Il est tellement petit que je ne le remarque qu’au dernier moment, quand il s’enfuit à toute jambe pour éviter que je ne lui roule dessus… Frisson partagé !

La route quitte le marais et ondule à travers la jungle. Après environ 400km entièrement plats, nous apprécions de retrouver un peu de relief. Partout au bord de la route, des stands vendent des fruits aux formes inconnues déclinés sous toutes les formes : frais, séchés, confits, préparés de mille façons. Jaquier, caramboles et les plus classiques noix de coco, bananes et papayes nous régalent. Alors que nous nous apprêtons à camper au bord d’une rivière, l’agriculteur qui exploite la parcelle de l’autre côté vient à notre rencontre. Dans un anglais parfait, il nous propose de venir camper sur son terrain. Alors que nous installons la tente, il nous apporte du bois pour faire un feu, et nous offre des noix de coco et du jaquier, fruit à la texture rappelant la viande et au gout proche de la banane et de la mangue. L’endroit est paradisiaque. Viva Nayarit !

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