Retour au pays natal

Après être partis voyager à vélo pendant 1 an et demi sur le continent américain et avoir fini par saturer, nous sommes rentrés au pays. Faire un tour (toujours à vélo) de la famille et des copains a été une véritable thérapie qui nous a aidé à prendre du recul sur les expériences que nous avions vécues. Redécouvrir le goût et la qualité incroyable de la nourriture française, le plaisir du vélo et du bivouac facile sur les petites routes bretonnes… Mais aussi réentendre l’insupportable expression « bon courage » tellement plus négative que les « profitez bien » entendus en anglais et espagnol pendant des mois, subir à nouveau l’odeur de la cigarette dans les lieux publics… Ce petit voyage au pays natal a été l’occasion de renouer avec l’excitation de la découverte : retrouver son pays et le voir avec un regard neuf et plus de recul pour mieux le comprendre et nous comprendre.

À Oaxaca, au sud du Mexique, la fièvre nous a forcé à faire une pause. Une énième pause depuis que nous avions quitté Mexico quelques semaines plus tôt. Après la canicule et les intoxications alimentaires, cette fois-ci ce furent les moustiques qui nous arrêtèrent… Le rythme décousu des dernières semaines avait achevé notre motivation. Notre prochain objectif, le Guatemala, était à la fois très proche géographiquement et très loin dans le temps, puisque nous avions rendez-vous avec mes parents pour y fêter Noël, 4 mois et demi plus tard. 4 mois et demi pour parcourir moins de 1000 kilomètres : l’excitation du voyage disparait vite quand on a l’impression de tuer le temps. Elisa n’avait déjà plus l’envie quand nous sommes repartis de Mexico, et je l’ai perdue à mon tour. Dans cette petite chambre d’hôtel de Oaxaca, nous avons pris la décision de faire une pause dans notre voyage et rentrer quelques mois en France. Dans notre classement des projets qui nous donnaient envie, celui-ci était bien plus haut que de continuer à rouler vers le sud ou de faire une longue pause au Mexique. À quoi bon continuer quand l’envie n’est plus là ? Pour être sûrs de reprendre notre voyage, nous avons laissé nos vélos et une partie de notre équipement à Playa Del Carmen, chez une amie.

À peine le vol réservé, notre excitation est revenue. Nous avions retrouvé un projet motivant avec des dates butoir à respecter. Dans notre petite chambre d’hôtel oaxaqueña, en plus de lister ce que nous avions à faire avant notre départ puis une fois en France, nous avons aussi fait une autre liste, plus personnelle : qu’avions-nous envie de manger à notre retour ? Etonnamment, la nourriture française ne nous a pas manqué une seule fois en un an et demi de voyage : nous nous satisfaisions de ce que nous trouvions, chaque pays ayant ses bons produits réconfortants en cas de coup au moral. Alors que nous nous en étions passé sans peine pendant des mois, pendant les quelques jours avant le vol il nous a été impossible de penser à autre chose qu’à de la baguette, du bon fromage français et de la bière artisanale (très chère et rarement bonne au Mexique).

Une fois en France, retourner en Amérique Centrale trois mois plus tard semblait une véritable corvée dont nous n’avions plus aucune envie. Après 8 mois au Mexique et à Cuba, nous rêvions d’espace et de nature, plus tellement de densité humaine et de découvertes culturelles. Nous sommes restés trop longtemps dans le même pays, magnifique et fascinant mais qui peut être usant à la longue. Le Mexique est un film de Kusturica : baroque, coloré, joyeux, bruyant, souvent absurde, parfois violent. On y croise des cowboys à dos d’âne, des sorcières édentées qui préparent aussi bien des filtres d’amour que des potions pour calmer les ardeurs des maris infidèles, des fanfares, des chanteurs de karaokés de rue totalement faux mais passionnés, des borrachos endormis dans le caniveau, des pétards à la moindre occasion (et elles sont nombreuses), des fêtes religieuses pour tout et n’importe quoi, des marchands ambulants qui vendent de délicieux « tamalitos oaxaqueños tamalitos calientitos » ou achètent des matelas, poêles, machines à laver ou n’importe quelle autre vieille ferraille; des mariachis embauchés pour chanter des sérénades au milieu de la nuit, beaucoup de chapeaux, de moustaches, de maris feignants et de grands mères qui tiennent la baraque. C’est un univers fascinant mais un peu fatiguant où tout peut arriver à toute heure. Il faut savoir faire preuve de souplesse et de patience et accepter de se laisser entraîner par un rythme nonchalant. Par contraste, la France est un pays incroyablement silencieux, vide d’humains, froid et prévisible, mais reposant. Alors nous avons fouillé dans nos affaires pour rassembler un peu de matériel de camping et de vélo, emprunté ce qui nous manquait et sommes partis sur les routes à la rencontre de nos amis et de nos familles que nous n’avions pas vu depuis longtemps. Ce pèlerinage a agi comme une véritable thérapie, qui nous a redonné le goût de l’exploration, des rencontres et nous a aidé à assimiler l’aventure que nous venions de vivre pendant cette année et demi. Raconter notre voyage plusieurs fois par jour, soumettre nos histoires à des regards nouveaux, répondre à des questions auxquelles nous n’avions pas pensé nous a permis de revivre notre aventure, de dépasser ce point de saturation que nous avions atteint et de mieux assimiler ce que nous avions vécu et comment cela nous a transformé. Cela nous a même donné un peu envie de repartir…

Nourris aux films et aux réseaux sociaux d’aventuriers de la pédale, nous rêvions d’une grande traversée des Amériques en 2 à 3 ans, du nord au sud et d’une traite. L’Amérique du Nord n’était pour nous qu’un hors d’oeuvre, une mise en jambe avant d’attaquer le vif du sujet : les traversées du désert en Amérique du Sud, les hautes ascensions des volcans d’Amérique Centrale et des montagnes andines. Peut-être inconsciemment, nous rêvions d’exceptionnel, puisque c’est souvent ce qui est mis en avant dans les récits d’aventure. Nous nous sommes finalement rendus comptes que l’aventure est partout et pas seulement dans les paysages grandioses. Si ceux-ci font de belles cartes postales, ce ne sont pas eux qui nous font évoluer et changent notre regard sur nous-même et sur le monde. Nous avons finalement appris plus de nos rencontres, des longues journées de pédalage sur des routes monotones et des situations inconfortables que des jours d’extase et de pur plaisir sur des sections plus grandioses ou naturelles, même si ceux-ci sont indispensables pour entretenir la flamme tout au long de la route. Finalement voyager au long cours quelque soit le moyen de transport, c’est comme le vélo : tout est question d’équilibre.

Il nous aura bien fallu 3 mois pour retrouver le désir de reprendre la route et faire la paix avec nous même, passer au-delà du sentiment d’échec et de la honte de cet aller-retour en avion. C’est comme ça. Et s’il le fallait pour retrouver l’envie, c’est bien ainsi. Revoir les amis, la famille, les petits qui grandissent et les vieux qui vieillissent, ça n’a tout simplement pas de prix. Nous avons probablement passé les semaines les plus heureuses de notre vie pendant cette pause. Maintenant il est temps de retrouver la pluie, le froid, la chaleur, l’inconfort et la fatigue, car « quand tu aimes il faut partir* ».

Alors qu’en ce début d’automne s’enchaînent les tempêtes et la pluie, nous avons pour de bon retrouver l’envie de partir. Les 3 prochains mois seront consacrés à la traversée de l’Amérique centrale, du Yucatán à la Colombie. Environ 3500km et 40000m de dénivelé (à la louche) de prévu, il ne faudra pas trop trainer.

*extrait du poème de Blaise Cendrars, « Tu es plus belle que le ciel et la mer »

Pause

Après plusieurs mois sur la route, qui plus est dans un même pays, aussi immense et varié soit-il, il arrive que la lassitude s’installe.

S’il y a un an dans le Nord, les journées n’étaient souvent qu’une succession d’heures monotones à pédaler à travers des paysages souvent peu variés, avoir un objectif nous faisait tenir. Arriver à la prochaine épicerie (dans plusieurs centaines de kilomètres) pour pouvoir se ravitailler, chez notre prochain hôte pour prendre une douche et parler avec un autre humain, et tout simplement avancer vers le sud avant que l’hiver ne nous rattrape. Pas vraiment le temps de se poser trop de questions. Et même si nous nous sommes souvent demandé ce que nous faisions là, au fur et à mesure que nous avancions tout prenait un sens. Les souvenirs que nous gardons du Nord sont ancrés en nous pour toujours et nous n’avons qu’une envie : y retourner un jour, revoir cette faune incroyable, ces arbres géants, ces immensités sauvages abrutissantes d’inhumanité.

Au Mexique tout est différent : les distances sont beaucoup plus courtes, les paysages et climats incroyablement variés (il suffit de monter ou descendre de quelques centaines de mètres pour changer totalement d’écosystème), la culture est ancienne et très riche : partout il y a quelque chose à voir, à goûter, à toucher, à écouter… Et surtout, partout il y a d’autres humains. Si bien qu’après plusieurs mois d’un rythme très décousu, nous avons saturé. Nous nous sommes tellement gavés de ce pays que l’indigestion est arrivée. Plus envie. Plus envie de Mexique, plus envie de vélo, pus envie de rencontres, plus envie d’explorer.

Alors après avoir mûrement réfléchi, nous avons décidé de rentrer. La décision s’est prise naturellement; j’étais cloué au lit après m’être fait piqué par des moustiques et nous avons soupesé les différentes options que nous envisagions : continuer coûte que coûte au mental sans prendre de plaisir et bâcler la partie qui nous intéressait le plus, s’arrêter pour travailler ou faire du volontariat, rentrer. C’est finalement cette dernière option qui s’est imposée, et à peine les billets d’avions réservés nous nous sommes sentis libérés d’un immense poids.

Ce n’est pas un retour définitif, mais une pause. Une pause nécessaire pour souffler, préparer la suite, revoir nos familles et amis, faire quelques ajustements matériels… Nous pensions sincèrement pouvoir traverser le continent américain en une fois, sans prendre d’avions, sur deux à trois ans. Mais une traversée sur deux ans, c’est à la fois trop court pour avoir vraiment le temps de profiter de chaque région qui nous intéresse et trop long pour vivre en nomades sans pauses sédentaires. Alors nous avons préféré décider le faire en étapes pour garder la flamme intacte. Voyager c’est avant tout apprendre sur soi, évoluer et s’adapter. Nous ne savions pas vraiment ce que nous cherchions quand nous sommes partis. Tout comme nous, nos projets et nos envies peuvent mûrir et changer au fil du temps et de l’expérience acquise. Savoir s’écouter, mieux connaître nos envies et nos limites (qui elles aussi évoluent), réajuster nos plans plutôt que foncer tête baissée vers un objectif défini avant le départ, c’est aussi une des leçons que nous avons apprise de cette année et demie sur la route.

Minimalisme

Après un an de voyage loin de l’Europe, je suis arrivé à un point où je n’ai plus besoin de rien. Toutes ces petites choses qui faisaient parti de mon quotidien, que je considérais comme acquises et qui ont disparues brutalement de ma vie après avoir traversé l’Atlantique, toutes ces petites choses m’ont manqué au début. La nourriture en particulier : le bon café, le fromage de qualité, le chocolat, les boulangeries, les bars et restaurants où l’on vient pour passer un bon moment et pas juste pour prendre un americano à emporter dans une tasse jetable… Toutes ces petites choses qui font partie de nos vies d’européens et de français en particulier et ne sont pas accessibles de l’autre côté de l’océan.

Je passais aussi beaucoup de temps à réfléchir à comment améliorer mon équipement vélo, camping et photo. J’avais des tableaux excels comparant le poids, le volume et le prix de composants. Au Mexique, trouver du matériel outdoor est un luxe rare qui se paie très cher. Si Decathlon est bien présent, son catalogue est beaucoup moins étoffé qu’en France, et à des prix premiums. Même chose pour le matériel de vélo : on trouve soit des grandes marques américaines (Scott, Specialized principalement), jusqu’à deux fois plus chères qu’en Europe pour un même modèle, soit des marques bas de gamme voire très bas de gamme, souvent chinoises et inconnues chez nous. La plupart des cyclistes, randonneurs, voyageurs à vélo mexicains et latino-américains que nous avons rencontrés ont du matériel avec lequel nous autres européens et nord-américains n’oseriont pas nous lancer à l’aventure, dans notre course effrénée à la consommation. Nous avons oublié qu’il n’y a pas si longtemps, nos prédécesseurs traversaient les océans sans GPS ni moyens de communication (lire « La Grande Route » de Bernard Moitessier), gravissaient des montagnes avec des pulls en laine et des tentes en coton ciré et pratiquaient le cyclo-muletier avec de lourdes sacoches en cuir. Je ne rejette pas le progrès, je pense juste qu’il faut savoir faire avec ce que l’on a déjà.

Aujourd’hui, après un an loin de chez nous, je me suis complètement détaché de tout ce luxe matériel. Beaucoup de gens nous demandent si la nourriture française ne nous manque pas ou nous recommandent des restaurants internationaux pour changer de la cuisine mexicaine. Non, ça ne me manque pas. Je suis heureux et reconnaissant de pouvoir vivre ce mode de vie simple. Je me satisfait de la cuisine locale, et même de manger des choses parfois très basiques, que j’aurais peut-être regardé de haut avant : une boîte de haricots, une bière insipide mais fraiche quand il fait chaud, des tortillas et du sel, des fruits. Je ne me demande plus de quoi j’ai besoin en plus pour améliorer ma qualité de vie, mais plutôt ce que je pourrais avoir en moins. Je sais apprécier un peu de confort quand il se présente : un bon café, une pâtisserie, dormir dans une chambre… Mais je sais aussi l’apprécier avec détachement : c’était bon, maintenant c’est fini, et tout va bien.

Il est parfois tentant de se charger un peu plus pour emmener un peu de ce confort avec nous. Acheter un paquet de très bon café pour se faire plaisir au bivouac par exemple, étoffer un peu notre matériel de cuisine ou acheter des souvenirs. Et puis finalement, on a fait sans pendant un an, alors pourquoi s’encombrer ? Chaque petit objet non indispensable que l’on transporte alourdit un peu plus le vélo, prends de la place dans les sacoches et restreint notre mobilité. Voyager de façon minimaliste, c’est une forme de sevrage inconscient : guérir de l’addiction à la consommation pour un jour se rendre compte que l’on vit plus libre et heureux. Chaque euro que l’on dépense nous rapproche un peu plus de la fin du voyage et du moment où il faudra à nouveau gagner de l’argent. Alors autant s’en passer, profiter du moment et être reconnaissant pour tout ce que l’on a déjà.

« Travaillerons-nous toujours à nous procurer davantage, et non parfois à nous contenter de moins ?
[…]
Un homme est riche de tout ce dont il peut se passer. »

Henry David Thoreau
Un vieux vélo et c’est parti pour une journée d’exploration !

Gastronomie de plein air

Se nourrir lorsque l’on est sédentaire est plutôt facile. On va au supermarché, on remplit son panier, toujours plus ou moins avec les mêmes aliments et on rentre à la maison. De temps en temps, on s’offre un restaurant, sans trop faire attention au prix. Il est facile d’avoir toujours une bière fraîche au frigo pour l’apéro, et de stocker des produits pour une occasion particulière. En itinérance, que ce soit à pied, à vélo, en kayak ou autre, c’est un peu plus complexe. Certains produits sont fragiles (les oeufs, on oublie). D’autres ne supportent pas la chaleur. La bière pèse lourd, prends de la place, produits des déchets qu’il faut transporter… Et perd une grande partie de ses pouvoirs magiques quand elle est tiède.

Ces contraintes ne sont pas trop gênantes lorsque l’on part deux semaines en congés payés sur la Loire à vélo, la côte Atlantique ou n’importe quelle autre destination dans une région densément peuplée, où il est possible de se nourrir convenablement sans pratiquement jamais transporter de nourriture. Pour une traversée à pied des Alpes ou des Pyrénées, ou à vélo en Islande, au Canada ou même dans certains coins du Massif Central, il existe certaines règles à respecter pour avoir une alimentation permettant d’aller au bout du voyage, d’autant plus sur des aventures au long cours. Cet été dans le nord du Canada, j’ai eu pas mal le temps de cogiter sur le thème de la nourriture entre deux épiceries. Avec seulement 4 ravitos dans le Yukon, un territoire grand comme la France, mieux vaut ne rien oublier quand on va faire ses courses !

Calories / Poids / Encombrement

La nourriture est avant tout un carburant. Pour pouvoir avancer, nous devons consommer un certaine quantité d’aliments, plus ou moins importante selon la dépense physique. Une journée de 100km à vélo avec un fort vent de face nécessitera une quantité de nourriture plus importante qu’une journée de 50km avec le vent dans le dos. L’unité permettant de mesurer la quantité d’énergie nécessaire est la calorie.

Les calories sont divisées en 3 groupes : glucides, lipides et protéines. Grosso modo, chacun de ces groupes à un rôle différent :

-les glucides sont rapidement assimilés par l’organisme. C’est la raison pour laquelle certains athlètes consomment des gels, qui sont uniquement constitués de glucides et sont assimilés immédiatement.

-les lipides (en gros, le gras) sont assimilées plus lentement et fournissent un carburant qui dure plus longtemps, mais avec une intensité moins forte que les glucides. Leur combustion lente leur donne également l’avantage de pouvoir s’alimenter à intervalle plus éloigné sans coup de barre. Enfin, 1g de lipide est plus calorique qu’un gramme de glucides ou de protéine. Plutôt intéressant quand on cherche à alléger son sac. Ce sont deux des raisons pour lesquelles beaucoup de sportifs de longue distance adoptent le régime kéto, qui vise à habituer le corps à tourner aux lipides plutôt qu’aux glucides, notamment pour pouvoir puiser dans ses réserves lorsqu’il cesse d’être alimenté.

-les protéines, qui ont plus vocation à faciliter la récupération et la reconstruction des muscles après l’effort plutôt que d’être un carburant en soi.

Les flocons d’avoine à l’eau froide ont bien meilleur goût dans un cadre comme celui-ci.

Pour avancer lorsque la quantité d’aliments transportable est limitée, il est donc nécessaire d’avoir une idée de la quantité de calories qui va être nécessaire à tenir l’effort. À titre d’exemple, on considère souvent qu’une bonne journée de marche ou de vélo nécessite environ 4000 calories (variable selon la taille, la masse musculaire, le poids à transporter etc). Il existe de nombreux calculateurs en ligne pour estimer la quantité de calories nécessaire selon ces critères ainsi que la durée et l’intensité de l’effort que l’on envisage de fournir par jour.

Par conséquent, il va être nécessaire de privilégier des aliments avec un rapport calories / poids / encombrement efficace. Comme évoqué plus haut, les lipides fournissent à poids égal plus de calories que les glucides et protéines. Mais il faudra également consommer une quantité de protéines suffisante pour permettre au corps de mieux récupérer. Pour autant, pas besoin d’embarquer un stock de protéine en poudre, type whey. On en trouve bien assez dans les aliments « normaux ». La bonne nouvelle, c’est que de nombreux aliments naturels sont très riches en protéines et en lipides. Ils ont donc un rapport calories / poids / encombrement intéressant pour la randonnée. L’autre bonne nouvelle, c’est que la plupart de ces aliments sont trouvables à peu près partout dans le monde. En d’autres termes, on va plutôt embarquer du fromage, du beurre de cacahuètes ou des fruits secs que de la salade verte.

Disponibilité / Prix / Qualité

Si la nourriture est avant tout un carburant, tous les carburants ne se valent pas. On a vu dans le paragraphe précédent la différence entre glucides, lipides et protéines, mais il existe également d’autres critères à prendre en compte pour juger de la qualité d’un aliment.

Il peut être tentant de se nourrir de barres chocolatées types Snickers, Clif Bar ou autres, très caloriques pour un encombrement et un poids assez faible. À court terme, pourquoi pas. Dans certains endroits du monde, c’est d’ailleurs la nourriture la plus facile à trouver. Sur le long terme, cela va avoir plusieurs inconvénients : d’une, ça coûte extrêmement cher. De deux, ce n’est pas très bon pour la santé… Ce qui me permet d’introduire un nouveau concept : le rapport disponibilité / prix / qualité.

Pour pouvoir acheter un aliment, il faut déjà qu’il soit disponible. En Espagne, nous carburions au couscous. Au Canada, en dehors des Walmart et des grandes villes, c’est introuvable. Nous avons donc dû nous adapter et faire avec les aliments que nous trouvions. Dans le delta du Mackenzie, à l’extrême nord de notre périple, les aliments ont parcouru des milliers de kilomètres en camion pour arriver. La population (hors touristes) de cette région est d’environ 5000 habitants, majoritairement Inuits ou Gwichins : la chasse, la pêche et la cueillette représentent encore une part importante de leur alimentation. Par conséquent, les épiceries sont approvisionnées de manière assez irrégulière, ce qui entraîne de nombreuses pénuries sur certains articles et des aliments à des prix élevés, en particulier pour les produits frais. Nous avons donc dû nous adapter pour acheter ce qui était disponible, et que nous pouvions financièrement nous offrir : les flocons d’avoine, purée déshydratée, pâtes et cacahuètes ont représenté la plus grande part de notre alimentation dans cette région…

Plantes sauvages comestibles

Par chance, le nord du Canada regorge de plantes sauvages comestibles. Savoir les reconnaître est un atout majeur, en particulier lorsque les prix sont élevés et les distances entre deux ravitaillement sont grandes. Pas besoin de tout connaître : savoir identifier quelques plantes répandues dans la région, de bonne qualité nutritive et pour lesquelles il n’y a pas de confusion possible permet d’alléger de façon conséquente le poids et le volume à transporter, tout en conservant une alimentation de qualité à un prix dérisoire. C’est également bon pour l’environnement : dans un pays comme le Canada, pratiquement tous les fruits et légumes ont parcouru des milliers de kilomètres avant d’arriver en rayon. Leur impact environnemental est donc très élevé, là où celui des plantes sauvages est nul.

Au Yukon, nous consommions quotidiennement pissenlits et fireweeds. Ces plantes sont simples à reconnaître, poussent absolument partout et sont de bonnes sources de vitamines. À l’occasion d’une sortie guidée dans le parc de Tombstone, nous avons également appris à reconnaître l’épilobe à feuilles larges, qui pousse le long des rivières et fait un bon substitut au thé. Et de temps en temps, nous ajoutions à notre régime des fraises des bois, qui poussent pratiquement partout dans cette région et à cette période de l’année. En terme de diversité, c’est assez faible et monotone. Mais cela permet de continuer à manger des « légumes » frais facilement.

Vous voyez des jolies fleurs roses ? Je vois un stock inépuisable de vitamines.

Cuisinabilité

Le vélo, ça creuse. Et quand on a faim, on est moins exigeant. Ça tombe bien : cuisiner prends du temps, de l’énergie et nécessite de transporter du matériel, lourd et encombrant. En se contentant d’aliments simples et rapides à préparer, on allège le poids du vélo (pas besoin de transporter de matériel de cuisine élaboré) et on passe moins de temps à attendre le repas le ventre vide.

Certains aliments, comme les haricots, pois chiches, lentilles sont de bonne sources de protéine à bas prix et faciles à conserver, mais leur préparation nécessite du matériel (boîte étanche pour le trempage et le stockage une fois cuits) et beaucoup de carburant (temps de cuisson très long). Ils sont donc difficilement compatible lors de voyages où le poids et le volume comptent. L’idéal est de transporter des aliments ne nécessitant pas de cuisson, pour éviter de transporter du matériel de cuisine, ou bien une cuisson très courte pour laquelle un réchaud à alcool et un peu de combustible peuvent suffire. Nos ingrédients de prédilection : couscous et fruits secs. En Espagne, nous avons passé trois mois sans jamais (ou presque) utiliser notre réchaud. Nous mangions le soir du couscous froid, à peine plus long à gonfler qu’avec de l’eau chaude (et probablement plus rapide si l’on prends en compte le temps nécessaire pour chauffer l’eau). Nous y ajoutions des fruits secs (cacahuètes, poids chiches et fèves grillés, amandes, cajous, raisins…) et des légumes frais faciles à transporter. Au petit déjeuner : flocons d’avoine froids, beurre de cacahuète, banane écrasée. Et lorsqu’il est compliqué de transporter des bananes, comme au Canada, nous les remplaçons par des fruits secs.

Réconfort

Si simplifier son alimentation permet de s’alléger, il ne faut pas oublier que la nourriture a aussi un rôle réconfortant, en particulier lorsque les conditions deviennent difficiles (météo compliquée pendant plusieurs jours ou semaines, longues journées monotones sur les highways d’Amérique du Nord…).

Quoi de plus régressif que des marshmallows au feu de bois ?

Une barre chocolatée, des biscuits, un paquet de marshmallows à griller le soir au bivouac… Ce genre de petits détails n’apportent pas grand chose en terme de nutrition (voire sont mauvais), mais jouent un rôle important sur le moral. Sur la Dempster Highway, nous n’avions pas pris en compte cet aspect. Les derniers jours, tout ce que nous souhaitions était d’arriver au plus vite à Dawson City, pour trouver une épicerie et faire le plein de cookies, de chips et… de fruits frais. Cette leçon apprise, nous avons ensuite pris soin les semaines suivantes d’avoir au moins une fois par jour une « récompense ». C’est probablement ce qui nous a permis de tenir moralement, en particulier au Yukon où les conditions (pluie, froid, moustiques, longues routes monotones) étaient particulièrement difficiles. Dans le sud du Canada, nous avons adopté le « trail burrito » : un sandwich complet, calorique et réconfortant, qui est vite devenu addictif.

trail burrito : fruits secs, noix, chou rouge, beurre de cacahuète, tortilla

Les étapes chez des hôtes Warmshowers, en airbnb ou dans des hostels disposant d’une cuisine sont également de bonnes occasions de cuisiner des bons petits plats réconfortants tout en conservant un budget réduit, pour varier de la nourriture de bivouac. Pour les hôtes warmshowers, préparer un repas bien de chez nous est également un bon moyen de les remercier de leur hospitalité. Lors de ces étapes avec cuisine, nous en profitons généralement pour repartir avec des plats préparés qui nous permettent de faire un bivouac un peu plus « haut de gamme » le jour suivant. Nous avons une petite liste de recettes simples à préparer, nécessitant un nombre restreint d’ingrédients faciles à trouver, peu chères et adaptables en cas de régimes spécifiques de nos hôtes.

L’hospitalité des canadiens fait du bien au moral et à l’estomac

Déchets

Quoi de plus désagréable qu’un joli paysage ruiné par des épluchures d’oranges, des canettes vides et des emballages de gel ? Pas question d’abandonner ses déchets n’importe où : on les rapporte à la prochaine poubelle. Lors des ravitaillements, il faudra anticiper cet aspect. Les boîtes de conserves sont certes pratiques, mais elles sont pratiquement aussi encombrantes vides que pleines. Les emballages, pas tellement mieux. L’idéal est d’avoir des sacs étanches, types sacs de congélation, et de transvaser au moment de l’achat les aliments de leur emballage carton encombrant vers ces sacs réutilisables. Pour les fruits et légumes, pas le choix : il faudra les transporter. Réutiliser un emballage plastique comme poubelle et le tour est joué.

Petits et gros chapardeurs

Savoir choisir et préparer les aliments adaptés à un périple, c’est bien. Mais il ne faut pas oublier que dans la nature, la concurrence pour la nourriture est parfois rude. Les animaux sauvages ont faim et nos provisions leur font de l’oeil… Quoi de plus désagréable que de se réveiller un matin sans nourriture alors que le prochain magasin est à plusieurs jours de voyage ?

Derrière ses airs de peluche mignonne, le rongeur est l’ennemi numéro 1.

Un ours a un odorat mille fois plus développé qu’un chien. Dans les régions où cet animal est présent, il est primordial de sécuriser sa nourriture pour éviter d’attirer ce prédateur, potentiellement dangereux en particulier lorsqu’il est affamé. La nourriture doit donc être stockée loin du camp, soit suspendue dans un arbre, soit dans une « boîte anti-ours », impossible à ouvrir pour un animal. Mais si l’ours est probablement notre concurrent le plus effrayant, le risque de faire sa rencontre est finalement limité à certaines régions du monde et à certains moments de l’année (principalement au printemps, lorsqu’il sort d’hibernation et que la nature a encore peu à offrir). Nos concurrents les plus courants sont les rongeurs, renards et sangliers. J’ai entendu des histoires de souris qui avaient rongé des toiles de tente pour accéder à de la nourriture… Il est finalement assez simple de se protéger de ces animaux : suspendre la nourriture à un arbre dans un sac étanche est une garantie d’éviter les mauvaises surprises.